Archives d’Auteur: Yap

Figures libres / États d’ivresse

Il n’y a qu’une lettre,
Quelques bières et trop de mètres,
De la buvette à la cuvette.


Figures libres / États d’ivresse

Élections municipales : des sympathisants du Parti Alcoolique ont été surpris en train de bourrer les urnes.


Figures libres

« Boue ! » fait le fantôme du golem.


Figures libres / École

L’inspecteur s’insurgea contre les punitions qu’infligeait le professeur. Il lui fit copier cent fois « Je ne dois pas faire faire de lignes aux élèves. »


Figures libres

L’éditeur refusa de lire les histoires de Poe, prétextant que, vu son âge, il était temps pour l’auteur de dépasser le stade anal.


Figures libres / Au commencement

« Au commencement était le Verbe », annonce l’évangile selon Saint Jean, s’empêtrant dès le début dans ses contradictions. Sûrement eût-il été plus pertinent d’écrire « Était au commencement le Verbe ».


Figures libres

Le client écarquilla les yeux quand le pâtissier lui tendit la peinture, une imitation du Bal du moulin de la Galette.

« Je vous ai demandé une forêt noire, fit-il.

— Au temps pour moi, s’excusa l’artisan gêné, j’avais compris un faux Renoir. »


Figures libres

La dictature du Grand Méchant Loup avait enfin pris fin. Il avait été renversé par les Trois Petits Cochons. Ceux-ci régnaient désormais en tant que triumverrat.


Figures libres

« Chérie, rappelle les gosses, fit le cuisinier en herbe. La recette dit qu’il faut faire revenir les lardons. »


Figures libres

Il y a plus idiot que ne pas goûter à ce petit morceau de viande appelé sot-l’y-laisse : enfouir ce gros diamant appelé sot-l’y-terre.


Figures libres

À force de mettre de l’eau dans son vin, il ne pouvait guère espérer mieux que se prendre des cuites homéopathiques.


Figures libres

Le type jacassait sans cesse.

« Tu pourrais pas t’écraser ? avait demandé le client.

— Comme tu veux, c’est toi qui payes. »

Le client ne réalisa son erreur que lorsque le pilote du coucou poussa le manche à fond vers l’avant.


Figures libres

Cet arsouille appréciait les grands crus, mais il préférait les grosses cuites.


Figures libres / Cascadeurs

Après des petits jobs par-ci par-là, le cascadeur a enfin trouvé un travail à tremplin.


Figures libres

On peut balancer la sauce quand on veut, mais le résultat n’est pas le même : en effet, soit on pèse tôt, soit on tare tard.


Figures libres / Super-héros

Le dépassement de soi, Flash connaît bien. Il lui arrive de courir à perdre Allen.


30 – Intimité

Les choses semblaient s’améliorer : notre intimitié, ce mélange d’intimité et d’inimitié, évoluait en amourtume.


29 – Charme

Il tira les trois clichés de leur cachette sous le plancher et se glissa sous les couvertures. Il alluma sa lampe de poche.

La première image était une photo de charme. Il la connaissait par cœur, mais il ressentit tout de même les mêmes émotions que la première fois en la détaillant à nouveau. Quelle beauté ! Il n’avait jamais vu ça en vrai, il était trop jeune. Il s’imagina tout contre, le cœur battant, sous un soleil de printemps. Parfois il l’imaginait s’effeuiller, à l’automne, et lui ému devant ce spectacle.

Le deuxième cliché était une photo de chêne, le troisième une photo de hêtre.

On disait qu’il y avait des arbres partout sur Terre, avant. Il était trop jeune pour avoir connu ça. Leur représentation était désormais interdite, rappel d’un crime que la société tenait à cacher. Lui voulait s’en souvenir, à sa manière. Il les serra contre son cœur et s’endormit dans la forêt de son esprit.


28 – Ramoneur

« Oh ! Poussez pas, là-haut ! s’écria le ramoneur.

— Je pousse si je veux, ducon, j’aimerais bien passer !

— Mais qu’est-ce que vous foutez ici ? C’est une cheminée, au cas où vous auriez pas remarquer !

— Sans déconner ? Je croyais que j’étais dans les chiottes du Pape ! Bien sûr, que je sais où on est.

— Mais vous avez rien à faire là ! Je bosse, là ! Je décrasse le conduit.

— Et moi je me touche la nouille ? Je bosse aussi, tête de nœud. J’ai des livraisons à faire. Si je dois me laisser emmerder dans chaque baraque à la con, j’ai pas fini ! Mais à la rigueur, je m’en tamponne : c’est pas mes mioches qui vont chialer de pas avoir de cadeaux demain matin, ho ho ho ! »


27 – Avant

« C’était mieux avant, balbutia le vieux.

— Il manquait plus que ça, soupira son petit-fils. On va avoir droit à quoi ? Les valeurs disparues, la morale à vau-l’eau, les jeunes qui ne respectent plus rien, « on n’avait pas grand-chose mais on n’était pas plus malheureux » ?

— C’était mieux avant, répéta le vieux, qui semblait n’avoir rien entendu. J’avais toutes mes dents, j’étais pas sourd comme un pot, je me pissais pas dessus et je bandais encore comme un cheval.

— Ça se défend. »


26 – Trottoir

Le piéton changea de trottoir, marcha plusieurs mètres, tourna à l’angle de la rue et s’arrêta net. Devant lui, le passage était jonché de crottes de chiens. Il hésita puis, n’ayant guère le choix, avança prudemment, tentant d’éviter les étrons parsemant ce qui ressemblait à un champ de mines.

Les gens n’avaient aucun respect ! Plus loin, il avisa même une femme qui, tranquillement, faisant déféquer son satané clébard ! Il faillit l’interpeller et la réprimander, mais son avancée périlleuse parmi les colombins l’obligeait à une attention de tous les instants.

Il aperçut alors un agent de police qui se dirigeait vers eux. Il avait l’air remonté. Le piéton se félicita : l’homme en uniforme saurait s’occuper de la contrevenante.

« Vous vous croyez où ?! » s’emporta-t-il, en sortant son carnet de contravention.

Il dépassa la femme et se planta face au piéton, à la grande surprise de ce dernier.

« Je… Mais c’est elle… », balbutia l’homme éberlué en indiquant la femme au chien.

« Allez hop ! Contravention ! Il est interdit de marcher sur les crottoirs ! »


25 – Chocolatine

Quand il arriva dans la boulangerie, il n’y avait plus de pains au chocolat. Étaient-ils tous déjà vendus à 8 h 02 ?

« Il n’y a plus de chocolat, lui expliqua le boulanger.

— Comment ça, plus de chocolat ?

— Vous ne suivez pas les infos ? Tous les gisements sont épuisés.

— Mais, il doit bien encore rester des filons. » Le client était interloqué et abattu. « Ça ne peut pas disparaître du jour au lendemain !

— C’était annoncé depuis longtemps. Seulement, on n’a pas voulu voir la réalité en face. Ça fait un moment qu’on tire sur la corde, et aujourd’hui l’extraction des ressources restantes demanderait beaucoup trop d’énergie.

— Donc elles ne sont pas épuisées ! Il faut continuer ! C’est primordial !

— C’est désespéré, monsieur. Il faut vous y faire. »

Le client tomba à genoux.

« Noooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooon ! »

Puis se releva.

« Un pain aux raisins, s’il vous plaît. »


24 – Voilette

Il arrive parfois que la Justice ôte le bandeau couvrant ses yeux, se pare d’une voilette, et accepte en rougissant (de honte, peut-être) la proposition d’un homme fortuné.


23 – Crépuscule

Le soleil disparut sous l’horizon. L’homme resta à contempler la lumière incertaine baignant le lointain. Au crépuscule de l’humanité, le spectacle possédait une saveur particulière.

On pouvait y lire la disparition de l’espoir et, au-delà, la fin de toute vie. Un esprit optimiste arguerait que l’aube poindrait après la nuit, mais l’homme savait que, quant à l’être humain, la conclusion était définitive. Le soleil pouvait bien se lever à nouveau, nulle vie ancienne ne renaîtrait sur cette terre morte et asséchée. La suite ne le concernait plus.

Dans la pièce adjacente, respirant avec difficulté, sa femme – la dernière femme de ce monde – ne vivrait peut-être pas suffisamment longtemps pour voir un jour nouveau. Cette pensée l’attrista. Il sourit tout de même. Il avait gagné. Il était le dernier homme sur Terre. 95, peut-être 99 % de la population avait disparu trois générations plus tôt. Il eut une pensée pour son père, pour son grand-père. Il leva son verre de whisky à leur mémoire. C’est grâce à eux, et à ses aïeux avant eux, qu’il était là aujourd’hui. Grâce à leurs efforts.

Il tira sur son cigare et se renversa dans son fauteuil de cuir. La richesse familiale avait permis de construire ce bastion en forme de palace, cet îlot de paradis au cœur de l’enfer. Le fruit du labeur de centaines d’ouvriers leur survivait. Une ultime demeure encore debout alors que la mémoire insignifiante de leurs os avait depuis longtemps été emportée par le vent.

La villa-forteresse était la dernière encore habitée. En cette apocalypse comme en temps prospères d’avant, l’empire de sa famille avait surpassé celui de ses concurrents et amis les plus féroces. La petite clique des puissants elle-même était éteinte. Jusqu’au bout, il avait dominé le marché. Il était le seul joueur dans la partie, désormais.

Il sourit à nouveau à cette pensée. Être le premier lui avait permis d’être le dernier.


22 – Pédaler

Le Tour de France abordait enfin les Pyrénées. L’ascension du col du Tourmalet fut l’occasion d’un incroyable exploit, lorsque le Français Roland Troufignon, abandonnant le peloton derrière lui, pédala comme un damné, rattrapa les trois échappés et franchit le col en tête. Certains parlèrent de dopage. Peu importe : l’image de son pédalo dépassant les trois vélos pour les coiffer au poteau restera dans les annales.


21 – Oubli

Plusieurs années plus tard, il retomba sur des vidéos en ligne le montrant dans des soirées étudiantes, buvant des bières, vomissant dans des plantes en pot, injuriant ses amis, buvant de la vodka à la bouteille, urinant sur des passants depuis des balcons, cul nu sur une voie ferrée en pleine nuit, buvant des cocktails non identifiés, simulant des actes sexuels, faisant des dessins graveleux sur des invités endormis, buvant l’eau des toilettes…

Honteux de ses actes, il invoqua le droit à l’oubli.

Une semaine plus tard, une petite équipe médicale débarquait chez lui pour effacer ces souvenirs encombrants de sa mémoire.


20 – Gratter

Le dragon goba le chevalier et son écuyer.

« Nous voilà en fâcheuse posture », constata le maître.

Son jeune assistant s’empara de la lance et entreprit d’en gratter le palais du monstre.

« Que faites-vous ?

– Eh bien, je me dis que si ça le démange, il nous dé-mange.

– Heu… Peu importe, ça ne coûte rien d’essayer. »


19 – Scénario

Le meurtre d’un réalisateur. L’affaire promettait de me faire entrer dans la magie d’Hollywood. J’avais déjà enquêté sur le tournage d’un film, mais d’un genre particulier. Le scénario tenait sur quelques centimètres carrés de papier, et les costumes des acteurs ne prétendaient même pas couvrir cette surface de peau. Les dialogues étaient uniquement composés de voyelles et la post-production avait sûrement résulté en un film mal monté, à la différence du protagoniste.

Là, l’histoire était différente. Le cinéaste avait été démembré, on avait fait main basse sur le script et un nouveau metteur en scène avait remplacé le précédent au pied levé. Le projet était une grosse production entourée de secret, un remake de Titanic avec un happy end, et dont le scénario, en conséquence, était dévoilé au jour le jour pour éviter les fuites. La disparition du précieux document obligeait toute l’équipe à improviser, car la production ne pouvait s’arrêter à moins de perdre des milliers de dollars par jour.

« Vous naviguez à vue ? demandai-je à l’actrice principale.

– On n’a pas le choix. On savait que Robbie serait assassiné, mais maintenant on doit faire sans feuille de route…

– Comment ça, vous saviez qu’il serait tué ?!

– C’était dans le scénario, là », dit-elle en m’indiquant la dernière scène de la veille sur sa copie du script.

« Mais, comment est-ce possible ?!

– Vous êtes néophyte, c’est vrai. Nous travaillons avec un métascénario, qui décrit le déroulement de tout ce qui se passe dans et autour du film. C’est plus simple pour gérer l’ensemble des aléas. Seulement maintenant, avec le décès de Robbie, nous pénétrons dans l’inconnu. »

Pauvre homme.

« Et donc… vous allez tout improviser ?

– Tout acteur doit savoir improviser. Et Frankie, le nouveau réalisateur, apporte déjà sa vision, un peu déjantée il est vrai. Qui vous a engagé pour enquêter ? »

Je n’en savais rien.

« Le producteur », inventai-je. Ça paraissait plausible. « Que faisiez-vous hier soir ?

– Je m’envoyais des lignes.

– De dialogue ?

– De coke. Mais ce soir, je suis libre. » Elle me détailla. « Vous pouvez me rejoindre dans ma caravane. Vous n’êtes pas marié, au moins ? »

Bonne question.

« Ma femme est morte. » La star prit un air désolé. À la réflexion, ce genre de passé était un peu trop cliché pour un privé. Peut mieux faire ? « D’ennui. Elle m’a quittée.

– Charmant et drôle. Vous êtes un bon ajout à l’histoire. Faites simplement attention à ne pas me voler la vedette. »

J’étais perdu. Elle parlait de moi comme si je n’étais qu’un personnage dans le film de sa vie.

« Je ne fais pas partie du casting ni de… C’est absurde, voyons !

– Est-ce que vous existiez avant de débarquer sur ce plateau de tournage ?

– Mais bien sûr que… »

Merde, je n’en étais plus aussi sûr. Cette histoire partait vraiment en cacahuète.

« Si, je me souviens d’une ancienne enquête…

– Peut-être. Ou c’est juste une incohérence. Ça arrive quand on improvise, ou quand trop de monde passe sur un film : ça part dans tous les sens.

– Attendez… Si vous dites vrai, je n’ai aucun intérêt à résoudre cette affaire. L’histoire sera finie et nous n’existerons plus.

– Si vous êtes aussi bon que vous en avez l’air, vous n’avez rien à craindre : vous reviendrez sûrement dans une suite. »

À voir… Cette histoire sentait déjà suffisamment le navet.


18 – Clope

Je m’allumai une sèche.

« Le coupable est dans cette pièce », lançai-je tout à trac.

Je recrachai la fumée. J’attendais leur réaction.

« Si vous le dites, monsieur le détective », fit la baronne en décollant son porte-cigarette de ses lèvres. Chacune de ses paroles s’accompagnait d’un nuage délicat qui voilait l’atmosphère. « Mais je vous rappelle qu’en ce qui me concerne, sa mort ne m’apporte rien, bien au contraire.

– Tiens donc, il ne vous aurait rien légué ? » s’amusa le professeur. Il tira une bouffée de sa pipe. La fumée vint me piquer les yeux. « Sa perte est considérable pour le monde universitaire, mais je suppose que le contenu de son compte en banque n’est pas perdu pour tout le monde.

– Tout comme ses notes de travail mystérieusement disparues. » Le président-directeur général exhala un lourd panache d’arabesques blanchâtres après l’avoir conservé en bouche pour en goûter les subtilités. L’odeur de son cigare me chatouilla les narines. « Si un collègue et néanmoins concurrent venait à tomber dessus, ses recherches avanceraient à pas de géant, n’est-ce pas, professeur ?

– Ou peut-être ces feuillets contenaient-ils les notes prouvant que votre usine pollue toute la région ? » suggéra la baronne. De nouvelles vagues de brume sortaient de ses phrases. « Quant à vous, détective, qui vous paye ? Êtes-vous vraiment là pour résoudre cette affaire, ou pour l’étouffer ? »

Je toussai au lieu de répondre. Puis je repris une bouffée de ma clope. Tandis que je soufflais ma contribution à l’atmosphère chargée de tabac, mes trois suspects continuaient de se renvoyer la balle. L’air s’appesantit de vapeurs piquantes et irritantes. Leurs paroles se mélangeaient, attaques et justifications, en même temps que leurs silhouettes s’estompaient dans le smog que chacun alimentait. Ma conscience vacilla et je n’étais plus sûr de mes certitudes.

Je me demandais lequel avait intérêt à m’enfumer.


17 – Colline

Les collines succédaient aux collines, s’étendant en toute direction, comme autant de vagues d’une mer immobile.

Ou presque. En étant attentif, si on les observait suffisamment longtemps, on pouvait les voir bouger, avancer. Elles déferlaient à leur rythme d’éternité.

Au loin se découpait une chaîne de montagnes, tsunami minéral. L’œil habitué à scruter, désormais coutumier de la lenteur, l’ancien savait la catastrophe imminente. Quelques millénaires, tout au plus. Il fallait évacuer au plus vite.

Mais personne ne l’écoutait. Tout le monde ignorait le danger. Loin de son océan, il s’ennuyait peut-être simplement, le sauveteur en mer à la retraite.


16 – Serpentin

Après le passage de la manifestation, la rue avait des airs de fin de carnaval.

Les Brigades Républicaines d’Encadrement des Rassemblements Publics n’avaient laissé que confettis de cervelles et serpentins d’intestins.


15 – Asperger

Le visage trempé, Pierre-Édouard resta un moment bouche bée, interdit. Assise en face de lui, Marie-Évelyne, embarrassée, reposa lentement le verre d’eau, vide à présent, qu’elle venait de jeter à la figure de son rendez-vous.

« Je suis confus, Marie-Évelyne. Ai-je dit quelque parole qui vous ait offensée ? »

Debout près de la table, le serveur hésitait sur l’attitude à adopter.

« Non, je…, balbutia Marie-Évelyne.
– Vous ai-je manqué de respect de quelque manière que ce soit ? Mon pied a-t-il malencontreusement effleuré votre jambe ? En ce cas, je vous prie d’accepter mes excuses…
– Non, Pierre-Édouard, mais vous m’avez demandé… j’ai cru que…
– Je peux revenir plus tard », interrompit le serveur.

Pierre-Édouard commença à s’éponger le visage avec sa serviette de table.

« Ça ira, fit-il, tentant de se ressaisir. Nous allons passer commande. Où en étions-nous ?
– Eh bien, heu… Je vous demandais quelle entrée vous désiriez.
– Ah oui… Et je venais de vous répondre « Asperges »… »


14 – Trapèze

À leurs débuts, ces acrobates s’étaient distingués dans l’art du trapèze volant, effectuant des chorégraphies aériennes périlleuses et inoubliables.

Aujourd’hui moins agiles, ils se contentent de danser le quadrille à terre.


13 – Avocat

L’avocat prit la parole :

« J’appelle à la barre le capitaine Frachon ! »

Le loup de mer protesta.

« Laissez-moi tranquille. Je ne sais rien. J’ai rien vu, j’ai rien fait…
— Mais on s’en fout ! s’emporta le magistrat. On n’est pas au tribunal, ici, on est sur un bateau en pleine tempête ! »


12 – Censure

« On se souvient avec nostalgie de la bipeuse automatique SafeSpeech, qui masquait en direct tout juron ou « gros mot » par un bip sonore. On se rappelle aussi le ridicule que ces bruits artificiels produisaient dans une conversation, mais n’oublions pas qu’elle fut à l’époque notre premier succès, qui en amènerait d’autres par la suite.

« Le remodeleur de paroles SafeSpeech 2 fut alors un véritable progrès. Il remplaçait tout mot grossier par un équivalent acceptable du langage courant. Les mises à jour successives étendirent le dictionnaire des mots inconvenants, ce qui permis de gérer en douceur les concepts socialement ou politiquement déviants. Si une grande partie de la population s’en accommoda, l’appareil générait tout de même de la frustration chez certains, incapables de formuler leurs idées.

« Toujours à l’écoute des retours d’expérience utilisateurs, nos équipes planchèrent sur la révolution suivante : le gommeur de contrepensées SafeThought. Dorénavant, toute pensée non conforme pouvait être effacée à peine formulée par le cerveau, et sans que l’individu n’en garde trace. Ce produit a vraiment marqué un tournant et, depuis son implémentation systématique chez nos concitoyens, la société est devenue beaucoup plus calme.

« À présent, nous lançons le dernier né de notre gamme de produits : le SafeThought Plus. Celui-ci règle un problème parfois ressenti par nos utilisateurs les plus récalcitrants : la sensation de vide, de creux, créée par l’effacement d’une pensée non approuvée. Comme si l’opération en question laissait un blanc perçu comme anormal. Le SafeThought Plus résout ce désagrément et, dans le même temps, nous ouvre de nouveaux marchés. En effet, notre dispositif permet désormais de remplacer une contrepensée par une pensée tout autre : une pulsion d’achat. Plusieurs annonceurs se disent déjà intéressés. Gageons qu’avec le SafeThought Plus, la paix sociale et la stabilité politique s’accompagneront d’une nouvelle croissance économique. »


11 – Pluie

Ce soir, le présentateur météo rentre sec et seul. Il est dépité. Et ce, pour deux raisons : il n’a pas plu.

Plus précisément :
– aucune pluie n’est tombée, contrairement à ses prévisions de la veille ;
– et il n’a semblé plaire à personne à ce speed dating.

Demain, il espère que la brise soufflera comme il l’a annoncé. Ainsi, il ventera et il s’en vantera.


10 – Caricature

Le Président n’appréciait guère son homologue d’outre-Atlantique.

« Cet homme est une caricature », disait-il parfois.

Et le Président détestait les caricatures. Surtout de lui-même.


9 – Voyage

Afin de renforcer la cohésion des équipes, le patron proposa une croisière sur un navire.

« Je suis un gars de la mer », aimait-il à répéter. Un Breton, sans doute.

« Sentez-vous libres de venir ou non », précisa-t-il. Et chacun se sentit libre de se rappeler que l’esprit d’équipe faisait partie des critères d’évaluation de son bilan annuel.

Une fois sur le bateau, l’unique activité de team building consistait à rejoindre un groupe, et chaque groupe se vit assigner une rame.

« C’est la conjugaison de nos efforts individuels qui propulsent notre entreprise », aimait également à répéter le patron.

Et l' »aventure commune » put commencer.

Alignés sur leurs bancs de rame, tous les employés étaient égaux. Même le patron se joignait parfois à eux. Il fallait le voir, se donner à fond, à frapper avec entrain le tambour sur un rythme toujours plus rapide.

« Excellent ! s’exclamait-il. Nous gagnons en vélocité ! »

Et tout le monde intégra qu’aller vite, c’était bien.

Quiconque le désirait pouvait bien sûr arrêter cette activité. On lui proposait alors une séance détente. Il pouvait se baigner dans la mer, et peut-être espérer qu’un autre navire passerait dans le coin et accepterait de l’embarquer.

Il n’y avait pas de destination, juste la vitesse.

« L’humain d’abord », aimait à répéter le patron. Ça rassurait tout le monde.

« L’humain pour quoi faire ? » s’interrogeaient quelques naïfs qui peinaient à saisir tous les enjeux.

Il était un peu rude, le patron, mais c’était un gars de la mer.

C’était juste un peu étrange d’avoir un requin pour capitaine.


8 – Potager

« Faites-moi un topo de la victime », demanda le commissaire, en observant le corps étendu dans le potager écrasé de soleil.

« Une grosse légume, répondit son subalterne. Le roi des outils de jardinage.
– Des témoins ?
– Aucun. À part les choux, les carottes et les navets, fit le policier, tentant un trait d’humour.
– Amenez-les au poste, faudra les cuisiner. On a quoi, comme suspects ?
– Sa petite famille… Sa femme, d’abord, une bêcheuse…
– Et ses enfants, je suppose…
– Sa fille. Une ambitieuse comme son père, qui espérait grimper haut en trouvant un bon parti, mais qui s’est cassé la binette après avoir pris râteau sur râteau. Et son fils, disciple d’un obscur gourou.
– Un sécateur ? C’est une piste intéressante…
– Un sectateur, vous voulez dire ?
– Désolé, ma langue a fourché.
– Quoi d’autre sur la victime ?
– Il était corrompu.
– On sait qui l’arrosait ?
– Plus personne. Il avait décidé d’être clean.
– Eh ben voilà, il a dû s’assécher. »


7 – Chaussure

Tandis que la plupart des membres du gouvernement se retrouvaient au rayon chaussons de la boutique, afin de choisir le modèle le plus confortable dans lequel pantoufler et rétropantoufler en toute aisance, le ministre de l’Intérieur, lui, prenait son pied en écoutant le bruit des bottes.


6 – Propagande

La loi contre les fake news était enfin passée à l’Assemblée. À l’unanimité, tous les députés (après mise à l’écart des faux votes empêchant la bonne expression de la démocratie) s’étaient prononcés pour. Le but était bien entendu que la population soit informée de manière plus saine. Dorénavant, les journalistes devaient simplement s’assurer que les informations qu’ils transmettaient au public avaient bien été émises ou validées par le service Vérité de l’Élysée.

Les éditorialistes s’insurgèrent. Ils craignaient d’être bâillonnés et de ne plus pouvoir asséner comme ils l’entendaient, librement et sans filtre, tout le bien qu’ils pensaient du Président.


5 – Internet

L’évolution suivante de l’être humain était arrivée, plus tôt que prophétisée. L’accélération des progrès scientifiques, boostés par les investissements de l’entrepreneur milliardaire cool Steve Muskerberg, ne promettait plus, mais permettait enfin d’uploader l’esprit et la conscience dans le cloud.

Désormais, celles et ceux qui le souhaitaient, et qui en avaient les moyens ou qui économisaient pour réaliser leur rêve, pouvaient accéder à la dématérialisation de leur personne, téléchargée dans le Réseau. Ils acquéraient ainsi un statut de demi-dieu, libéré des contraintes physiques, parcourant le net et le monde à la vitesse de la lumière, omniprésent, accédant à des pétaoctets de savoirs en un clignement d’œil, ignorant la maladie et le vieillissement, oubliant presque l’humanité précédente, trop lente, sujette à l’obsolescence.

Puis survinrent les effondrements successifs. Afin d’économiser l’énergie devenue rare, on dut débrancher les serveurs.


4 – Kalachnikov

La petite musique entêtante se fit soudain entendre, à l’extérieur, annonçant la venue de la camionnette colorée conduite par son jovial propriétaire. Aussitôt, les enfants déboulèrent de chez eux. Le marchand à l’éternel sourire eut à peine le temps de se garer et d’ouvrir le présentoir sur le flanc de son véhicule qu’il était submergé par les cris enthousiastes de la marmaille, pressée et impatiente. Chacun réclamait sa part : un AK-47, un M16, un FAMAS, un SIG-556… Le « marchand de kalachs » les contentait du mieux qu’il pouvait, débordé et enchanté.

Une fois servis, ils s’égaillèrent dans le quartier, rejoignant leur maison et commençant le massacre.


3 – Violon

Pour réaliser son ultime violon, le maître luthier y avait placé sa propre âme. Il légua son chef-d’œuvre au plus grand violoniste qu’il connût. Ainsi espérait-il accéder à l’immortalité entre les doigts du virtuose.

Un fâcheux incident (le vol de l’instrument et sa revente subséquente) mit le violon et l’âme de son facteur entre les mains d’une famille de piètres musiciens, aux performances plus désastreuses qu’expérimentales, qui se les transmirent de père en fils et les torturèrent sans vergogne, leur arrachant des cris stridents pour l’éternité.


2 – Ébauche

Encore une nuit d’ébauche.

J’esquisse un sourire en apercevant ton corps, allongé, simple silhouette aux détails suggérés, remis à plus tard. Sur ton visage, nul trait.

Ton esprit est une ardoise blanche. Presque. Quelques traits – mes courbes pour obsession.

À ma vue, un murmure : ton cœur qui commence à battre.

À la naissance de mes seins, un frémissement. Mon cœur, qui se met à battre pour toi.

Ta forme incomplète m’attend, se redresse pour moi.

Je m’avance, le rouge aux joues, l’esprit brouillon. Je te rejoins. Nouveau-né animé par la magie et la science de l’électricité. Croquis déjà adulte. Viable l’espace d’une nuit. Mon monstre, ma créature, mon amour.

Une nuit d’étreinte, une nuit d’ébauche, jusqu’au premier jet.


1 – Mucus

Malgré le froid, malgré la maladie, malgré les éternuements, le nez qui coule et les bronches encombrées, commencer ce mois de Nouv’ember avec panache.

Chercher l’inspiration dans ses tripes, puiser profondément et ramener la matière pour une histoire édifiante, solide, haute en couleurs.

Ça y est ! La nouvelle sort d’un jet.

Déception : seul un crachat verdâtre s’écrase sur la feuille.


Figures libres

[Présidentielles]
Après avoir caracolé en tête des sondages, le jeune candidat aux dents longues s’était effondré une fois le mois d’avril arrivé. Peut-être avait-il manqué de clairvoyance en nommant son mouvement politique En Mars !


Figures libres

— Mister Key…
— Appelez-moi Ricky.
— Vous êtes très petit, Ricky Key.


Figures libres

Le chef, mécontent, interpella ses deux subalternes :
« Derek… Tom… »
Les deux hommes attendirent la remontrance qu’ils devinaient déjà.
« Vous êtes des trous du cul. »


Figures libres

Il faisait une chaleur étouffante dans le commissariat. Un livreur d’eau se présenta pour déposer plein de Contrex.


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