Archives de Catégorie: 59 Explorations

Explorations

« Comme c’est excitant ! s’écria Marie-Eugénie à la barre de son bateau à moteur fraîchement acquis. Plus on remonte le Seine plus on descend bas dans l’échelle de l’humanité ! Là, je vois que nous sommes près de Saint-Michel avec tous ces touristes wisigoths habillés de façon désastreuse. Et dans peu de temps, nous apercevrons les clochards de la gare d’Austerlitz, puis les huns du 13ème arrondissement. Et aujourd’hui, nous allons remonter encore plus loin pour observer les mystérieux romanichels peuplant les rives d’Ivry. Et un jour, oui, un jour, nous apercevront nos premiers africains. Hou, comme j’ai hâte ! »
Charles-Maréchal lui adressa un sourire crispé et enclencha discrètement une balise Argos. Il se jura qu’une fois marié avec cette tête folle, il lui ferait une demi-douzaine de lardons pour qu’elle se tienne enfin tranquille.


Explorations

L’ingénieur français qui soumit à la NASA le projet d’envoyer une sonde sur la comète Halley pour l’explorer avait échafaudé tout un plan marketing, tellement la forme particulière de ce corps céleste l’obsédait. Il était en effet persuadé de se faire un paquet de pognon avec cette « vache » Halley.


Explorations

Il fallut des années de courbettes et de docilité feinte à Marie-Eugénie avant que ses parents, apaisés et persuadés d’avoir enfin maté cet esprit rebelle, daignent lâcher un peu de lest. A leur insu, cette petite tête folle avait déjà une idée bien précise en tête. Pendant des mois, elle mit de côté une partie de l’argent qu’on lui confiait pour les bonnes œuvres de l’église Sainte Rita. Et quelques jours après ses douze ans, la voilà prête pour la grande aventure. Prétextant une visite à la bibliothèque pour un exposé sur les bienfaits d’un retour des semaines de 70 heures, elle prit la poudre d’escampette sur son vélo électrique. Pour ne pas se perdre, elle suivit les rives de la Seine. La panique pointa le bout de son nez pointu quand elle passa la ligne imaginaire du 16ème arrondissement.
« Le 8ème, suffoqua-t-elle en lisant les plaques des rues. Je suis dans le 8ème ! »
Pendant ce temps, un fils de militaire, Charles-Maréchal Nouvoila faillit s’évanouir sur le trottoir opposé :
« Le 16ème ! J’ai posé un pied dans le 16ème ! »


Explorations

« Marie-Eugénie, au Nom du Ciel, que fais-tu ?!
_ Quelle inconscience ! Arrêtez-la ? »
On se précipite et, après une course-poursuite effrénée, on rattrape la petite fille toute pimpante en robe rose et nœuds de soie dans les cheveux. Un peu plus et elle posait le pied dans la gare RER de la station Champ de Mars. Monsieur Petdesoie père qui n’a jamais couru aussi vite de sa vie serre la petite fuyarde dans ses bras.
« Ne recommence plus jamais ça, petite sotte. C’est dangereux, ici, il y a des gens du commun qui rôdent ! »
Au milieu du pont de Bir-Hakeim que l’enfant  a traversé comme une flèche, le reste de la famille attend, inquiète, n’osant poser le pied sur la ligne imaginaire séparant le 16ème arrondissement du 15ème.


Explorations

« Mère, s’enquiert poliment la petite Marie-Eugénie. Qu’est-ce qu’il y a après Paris, là où se lève le soleil ? »
Madame Petdesoie manqua s’étouffer avec sa gorgée de thé importé spécialement du Sri Lanka.
« Voilà bien une question singulière, ma chère enfant, répondit la daronne après s’être essuyée dignement le menton avec son mouchoir de soie. Après Paris, il n’y a rien qui vaille la peine d’être vu.
_ Mais encore ? insista la gamine. A-t-on déjà exploré ces territoires, y a-t-il de la vie là-bas.
_ Il suffit, mademoiselle la curieuse ! Tu… tu ne veux pas plutôt que je t’explique comment on fait les enfants ? Alors il faut un papa, une maman… »


Explorations

Un beau soir d’avril 198… dans une maternité de Neuilly, naquit la petite Marie-Eugénie du Petdesoie, sixième enfant d’une respectable famille de notables notaires et de radieux rentiers. A l’insu de ses heureux géniteurs, dès qu’elle ouvrit les yeux sur le monde, son regard se porta sur la ligne de l’orient, vers l’Est sauvage au-delà de la grande ville. Elle irait là ou aucun habitant du 92 n’aurait osé mettre le pied sans une bonne escorte policière. Elle explorerait la jungle de la Seine-Saint-Denis.


%d blogueurs aiment cette page :