Archives de Catégorie: 67 – Nouv’ember 2019

30 – Intimité

Les choses semblaient s’améliorer : notre intimitié, ce mélange d’intimité et d’inimitié, évoluait en amourtume.


30 – Intimité

Dans l’intimité de son petit appartement de banlieue, l’auteur lutinait sa muse. Celle-ci gloussait sous les chatouilles que l’homme lui prodiguait du bout de sa plume et, en retour, elle lui envoyait par saccades des flots d’idées roses. Leurs ébats montaient en intensité, l’auteur faisant couler l’encre de son stylo sur le vélin veloutée de ses pages blanches, tandis que son égérie se pâmait en archétypes érotiques.

Soudain, l’auteur releva la tête, conscient qu’on les regardait. Il jeta un regard mental autour de lui, et découvrit que vous étiez en train de lire ceci.

De colère, il referma la couverture de son cahier et, dans le même temps, la rédaction de cette micronouvelle.


29 – Charme

Il tira les trois clichés de leur cachette sous le plancher et se glissa sous les couvertures. Il alluma sa lampe de poche.

La première image était une photo de charme. Il la connaissait par cœur, mais il ressentit tout de même les mêmes émotions que la première fois en la détaillant à nouveau. Quelle beauté ! Il n’avait jamais vu ça en vrai, il était trop jeune. Il s’imagina tout contre, le cœur battant, sous un soleil de printemps. Parfois il l’imaginait s’effeuiller, à l’automne, et lui ému devant ce spectacle.

Le deuxième cliché était une photo de chêne, le troisième une photo de hêtre.

On disait qu’il y avait des arbres partout sur Terre, avant. Il était trop jeune pour avoir connu ça. Leur représentation était désormais interdite, rappel d’un crime que la société tenait à cacher. Lui voulait s’en souvenir, à sa manière. Il les serra contre son cœur et s’endormit dans la forêt de son esprit.


29 – Charme

Elle savait user de ses charmes, la sirène du petit port de pêche. Elle savait avoir ce qu’il fallait où il fallait, et n’hésitait jamais à mettre en avant ses arguments pour le plaisir coupable de ses clients, qu’ils soient touristes de passage ou autochtones du cru.

On venait d’ailleurs de loin, chaque semaine, pour la criée. Entre sa silhouette à damner un apnéiste et sa facilité à ramener des pêches miraculeuses, elle faisait florès. Au grand désespoir et envie de ses concurrents humains qui, n’en pouvant plus, prirent un jour une décision radicale.

La sirène disparut du jour au lendemain. On raconta qu’elle avait décidé de tout plaquer pour retourner vivre avec les siens. Devant son stand abandonné, les réactions de ses fidèles furent un mélange de frustration et de désespoir. Mais, avec le temps, on oublia toute l’affaire.

Nul client, cependant, ne se posa de questions quant à l’abondance soudaine et l’excellence des filets de poisson que chaque étal de pêcheurs avait proposé immédiatement après la défection de la charmante sirène.


28 – Ramoneur

« Oh ! Poussez pas, là-haut ! s’écria le ramoneur.

— Je pousse si je veux, ducon, j’aimerais bien passer !

— Mais qu’est-ce que vous foutez ici ? C’est une cheminée, au cas où vous auriez pas remarquer !

— Sans déconner ? Je croyais que j’étais dans les chiottes du Pape ! Bien sûr, que je sais où on est.

— Mais vous avez rien à faire là ! Je bosse, là ! Je décrasse le conduit.

— Et moi je me touche la nouille ? Je bosse aussi, tête de nœud. J’ai des livraisons à faire. Si je dois me laisser emmerder dans chaque baraque à la con, j’ai pas fini ! Mais à la rigueur, je m’en tamponne : c’est pas mes mioches qui vont chialer de pas avoir de cadeaux demain matin, ho ho ho ! »


28 – Ramoneur

Lorsque le réacteur n° 4 de la centrale V.I. Lénine a explosé dans la nuit du 25 au 26 avril 1986, le monde entier est resté figé de stupeur (et d’angoisse), et tout le monde, de près ou de loin s’est posé des millions de questions ; que s’est-il passé ? Comment cela a-t-il pu se produire ? Qui est responsable ? Que faire maintenant pour ne pas finir de détruire la planète ? etc.

Mais celui qui a sans doute été le plus surpris, même s’il n’a pas eu le temps de comprendre vraiment ce qui arrivait, ce fut sans aucun doute le ramoneur qui grattait les parois de la cheminée n° 4.


27 – Avant

« C’était mieux avant, balbutia le vieux.

— Il manquait plus que ça, soupira son petit-fils. On va avoir droit à quoi ? Les valeurs disparues, la morale à vau-l’eau, les jeunes qui ne respectent plus rien, « on n’avait pas grand-chose mais on n’était pas plus malheureux » ?

— C’était mieux avant, répéta le vieux, qui semblait n’avoir rien entendu. J’avais toutes mes dents, j’étais pas sourd comme un pot, je me pissais pas dessus et je bandais encore comme un cheval.

— Ça se défend. »


27 – Avant

– C’était mieux avant.
– Comment tu veux dire ?
– Ben franchement, maintenant, c’est tarte.
– Et, donc, c’était mieux avant ?
– Ben. Oui.
– Et c’était quand, avant ?
– Heu…
– Et voilà. À chaque fois c’est pareil.
– De quoi ?
– Mec, tu me fais le coup à chaque fois.
– Comment ça ?
– À chaque mission temporelle, on se retrouve dans une autre époque, et tu me sors cet aphorisme débile sans me donner de référence chronologique. Du coup, ton « avant » ça peut être n’importe quoi.
– C’est pas faux. Mais, bon, admets un truc…
– Quoi, encore ?
– C’était quand même mieux avant.


26 – Trottoir

Le piéton changea de trottoir, marcha plusieurs mètres, tourna à l’angle de la rue et s’arrêta net. Devant lui, le passage était jonché de crottes de chiens. Il hésita puis, n’ayant guère le choix, avança prudemment, tentant d’éviter les étrons parsemant ce qui ressemblait à un champ de mines.

Les gens n’avaient aucun respect ! Plus loin, il avisa même une femme qui, tranquillement, faisant déféquer son satané clébard ! Il faillit l’interpeller et la réprimander, mais son avancée périlleuse parmi les colombins l’obligeait à une attention de tous les instants.

Il aperçut alors un agent de police qui se dirigeait vers eux. Il avait l’air remonté. Le piéton se félicita : l’homme en uniforme saurait s’occuper de la contrevenante.

« Vous vous croyez où ?! » s’emporta-t-il, en sortant son carnet de contravention.

Il dépassa la femme et se planta face au piéton, à la grande surprise de ce dernier.

« Je… Mais c’est elle… », balbutia l’homme éberlué en indiquant la femme au chien.

« Allez hop ! Contravention ! Il est interdit de marcher sur les crottoirs ! »


26 – Trottoir

Dans la petite ville de Prime-Scayna, la municipalité avait —entre autres problèmes épineux et coûteux — la charge de régler le problème des espaces de circulation piétonne. En effet, outre les usagers de la route, la ville était séparée en trois clans, à qui il fallait attribuer à chacun un espace de circulation bien délimité.

Les trois factions rivales passaient leurs temps à se disputer, à coup de manifestations, tracts, pétitions et autres empoignades civiques.

Et, la municipalité ne parvenait pas à trouver de terrain d’entente entre les tenants des trottoirs, qui aimaient déambuler en sautillant bizarrement, les amateurs de marchoirs qui vaquaient à leur pas mesuré, et les adeptes du galopoirs, toujours pressés d’arriver à destination plus rapidement que les autres.


25 – Chocolatine

Quand il arriva dans la boulangerie, il n’y avait plus de pains au chocolat. Étaient-ils tous déjà vendus à 8 h 02 ?

« Il n’y a plus de chocolat, lui expliqua le boulanger.

— Comment ça, plus de chocolat ?

— Vous ne suivez pas les infos ? Tous les gisements sont épuisés.

— Mais, il doit bien encore rester des filons. » Le client était interloqué et abattu. « Ça ne peut pas disparaître du jour au lendemain !

— C’était annoncé depuis longtemps. Seulement, on n’a pas voulu voir la réalité en face. Ça fait un moment qu’on tire sur la corde, et aujourd’hui l’extraction des ressources restantes demanderait beaucoup trop d’énergie.

— Donc elles ne sont pas épuisées ! Il faut continuer ! C’est primordial !

— C’est désespéré, monsieur. Il faut vous y faire. »

Le client tomba à genoux.

« Noooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooooon ! »

Puis se releva.

« Un pain aux raisins, s’il vous plaît. »


25 – Chocolatine

La France n’était plus qu’un champ de ruines, de mines et de batailles. Depuis fort longtemps, le Nord et le Sud attendaient la bonne occasion, l’excuse ultime pour prendre les armes contre son frère du pôle opposé. Cette excuse fut apportée par les médias sur un plateau d’argent ; « Pain au chocolat ou chocolatine ? »

Depuis près d’une dizaine d’années maintenant, le pays n’était que conflits locaux, batailles régionales ou guérillas citadines. Les boulangeries et pâtisseries avaient disparu depuis longtemps, premières cibles des échauffourées des premières heures. Le gouvernement même avait disparu quelque part en Suisse quand ils avaient réussi à atteindre la frontière, que les pays frontaliers se sont dépêchés de fermer par précaution.

La France était foutue… Toute ? Non. Un petit village mène encore une résistance acharnée. Quelque part en Ardèche, un petit village lutte encore et toujours contre le reste du monde.

Pain ? Chocolatine ? Non ! Ce petit village ne prônait qu’une chose ; le croissant aux amandes !


24 – Voilette

Dans cette enclave préservée du chaos écologique qui a ravagé la planète dans la seconde moitié du XXIe siècle, une silhouette toute vêtue de blanc circulait lentement entre des caisses de bois. L’apiculteur, habillé de pieds en cap, passait de ruche en ruche pour inspecter chaque colonie. Il prenait un soin attentif de ses pensionnaires, tout en gestes lents et mesurés. Autour de lui, quelques abeilles curieuses bourdonnaient paresseusement dans les rayons du soleil de printemps.

Après de longues minutes à inspecter avec minutie les rayons et replacer les panneaux avec soin, l’apiculteur se redressa et sembla contempler son petit domaine.

D’un geste lent, il souleva la voilette qui lui masquait le visage. Dans l’ombre du large chapeau, nul œil ne brillait, nulle bouche ne souriait. En place, un grouillement étrange emplissait l’espace. Petit à petit, les abeilles quittèrent l’abri du vêtement pour regagner leurs ruches, laissant la combinaison s’affaisser lentement.

Depuis la disparition des hommes, les abeilles avaient fait leur ce vieil adage : « On n’est jamais si bien servi que par soi-même… »


24 – Voilette

Il arrive parfois que la Justice ôte le bandeau couvrant ses yeux, se pare d’une voilette, et accepte en rougissant (de honte, peut-être) la proposition d’un homme fortuné.


23 – Crépuscule

Le petit marmiton se ratatinait sous l’ire du chef de rang. Sur le plan de travail, un amoncellement de minuscules blinis finissait de refroidir tant la colère de son supérieur s’éternisait.

Le pauvre avait reçu comme instructions de cuisiner jusqu’au crépuscule. Lui, avait compris qu’il devait cuisiner des crêpuscules.


23 – Crépuscule

Le soleil disparut sous l’horizon. L’homme resta à contempler la lumière incertaine baignant le lointain. Au crépuscule de l’humanité, le spectacle possédait une saveur particulière.

On pouvait y lire la disparition de l’espoir et, au-delà, la fin de toute vie. Un esprit optimiste arguerait que l’aube poindrait après la nuit, mais l’homme savait que, quant à l’être humain, la conclusion était définitive. Le soleil pouvait bien se lever à nouveau, nulle vie ancienne ne renaîtrait sur cette terre morte et asséchée. La suite ne le concernait plus.

Dans la pièce adjacente, respirant avec difficulté, sa femme – la dernière femme de ce monde – ne vivrait peut-être pas suffisamment longtemps pour voir un jour nouveau. Cette pensée l’attrista. Il sourit tout de même. Il avait gagné. Il était le dernier homme sur Terre. 95, peut-être 99 % de la population avait disparu trois générations plus tôt. Il eut une pensée pour son père, pour son grand-père. Il leva son verre de whisky à leur mémoire. C’est grâce à eux, et à ses aïeux avant eux, qu’il était là aujourd’hui. Grâce à leurs efforts.

Il tira sur son cigare et se renversa dans son fauteuil de cuir. La richesse familiale avait permis de construire ce bastion en forme de palace, cet îlot de paradis au cœur de l’enfer. Le fruit du labeur de centaines d’ouvriers leur survivait. Une ultime demeure encore debout alors que la mémoire insignifiante de leurs os avait depuis longtemps été emportée par le vent.

La villa-forteresse était la dernière encore habitée. En cette apocalypse comme en temps prospères d’avant, l’empire de sa famille avait surpassé celui de ses concurrents et amis les plus féroces. La petite clique des puissants elle-même était éteinte. Jusqu’au bout, il avait dominé le marché. Il était le seul joueur dans la partie, désormais.

Il sourit à nouveau à cette pensée. Être le premier lui avait permis d’être le dernier.


22 – Pédaler

Le Tour de France abordait enfin les Pyrénées. L’ascension du col du Tourmalet fut l’occasion d’un incroyable exploit, lorsque le Français Roland Troufignon, abandonnant le peloton derrière lui, pédala comme un damné, rattrapa les trois échappés et franchit le col en tête. Certains parlèrent de dopage. Peu importe : l’image de son pédalo dépassant les trois vélos pour les coiffer au poteau restera dans les annales.


22 – Pédaler

Le gamin avait reçu son tricycle pour son anniversaire. Depuis, il ne le quittait que contraint et forcé. Dès qu’il avait quelques minutes de temps libre, il sautait sur la selle en bois, saisissait les poignées de plastique, serrait les mâchoires et posait les pieds sur les pédales. Et il s’élançait avec toute l’énergie de ses cinq ans.

Ses parents regardaient leur enfant par la fenêtre, le regardant faire tournoyer son pédalier à toute vitesse pour faire avancer ces quelques kilos de métal et de plastique à la vitesse d’une tortue affamée. Ils souriaient tendrement devant ces efforts si mal récompensés.

L’Univers, par contre, restait fasciné par le petit bout qui tricotait des jambes avec tant de pugnacité. Personne, dans tout le cosmos, ne mettait tant d’ardeur à faire tourner sa planète sur son axe.


21 – Oubli

Plusieurs années plus tard, il retomba sur des vidéos en ligne le montrant dans des soirées étudiantes, buvant des bières, vomissant dans des plantes en pot, injuriant ses amis, buvant de la vodka à la bouteille, urinant sur des passants depuis des balcons, cul nu sur une voie ferrée en pleine nuit, buvant des cocktails non identifiés, simulant des actes sexuels, faisant des dessins graveleux sur des invités endormis, buvant l’eau des toilettes…

Honteux de ses actes, il invoqua le droit à l’oubli.

Une semaine plus tard, une petite équipe médicale débarquait chez lui pour effacer ces souvenirs encombrants de sa mémoire.


21 – Oubli

La vieille dame, ratatinée dans son lit, ressemblait à une pomme d’hiver ; la peau si plissée de rides qu’il était parfois difficile d’y voir sa bouche ou ses yeux. L’ancêtre, si vieille que ses arrières-arrières petits enfants lui rendaient maintenant visite, ne parlait plus guère, se contentant de vriller ses petits yeux malicieux sur la théorie de gamins qui orbitaient autour de son lit trop grand.

La vieille dame était atteinte de pertes de mémoire dues à l’âge. Sournoisement, ses enfants proches tentaient parfois d’en profiter, ou se contentaient d’attendre avec une certaine impatience que leur parente daigne disparaître pour profiter de son héritage.

Las, cette vieille chipie avait été jusqu’à oublier qu’il fallait bien mourir un jour.


20 – Gratter

Le dragon goba le chevalier et son écuyer.

« Nous voilà en fâcheuse posture », constata le maître.

Son jeune assistant s’empara de la lance et entreprit d’en gratter le palais du monstre.

« Que faites-vous ?

– Eh bien, je me dis que si ça le démange, il nous dé-mange.

– Heu… Peu importe, ça ne coûte rien d’essayer. »


20 – Gratter

L’homme, frêle, sale et exsangue regardait le petit rectangle cartonné que les gardes lui avaient collé entre les mains. Ses doigts tremblaient légèrement. Sur le bout de papier s’égayaient en couleurs vives des mots incompréhensibles pour lui qui ne lisait pas cette langue. Autour d’un décor pétillant et joyeux, trois cases carrées noires remplissaient l’essentiel de la surface.

— Allez, dépêche-toi ! Ne fais pas trop de suspense ! dit l’un des gardes avec ce fort accent rocailleux typique du pays.

Levant les yeux, le prisonnier vit qu’on lui tendait une pièce de monnaie. Il examina l’effigie de l’avers, représentant un militaire bouffi et moustachu. Il croisa le regard de ses geôliers.

— Tu vas gratter, vermine ? s’énerva le deuxième garde.

Le pauvre homme sursauta, affermi sa poigne sur les deux objets incongrus et, sous la menace des deux canons pointés sur lui, commença à gratter la pellicule noire à l’aide du bord de la pièce.

La première case dévoila la silhouette schématisée d’une arme à feu. La seconde s’orna du même motif. Le prisonnier hésita un instant, soupira longuement et gratta la dernière case. Encore une fois, le dessin de l’arme à feu apparu.

Le détenu sembla s’effondrer sur lui-même tandis que des sourires s’étalèrent sur les visages des deux gardes.

Tandis qu’ils empoignèrent le pauvre homme par les aisselles, l’un des deux lui dit sur un ton faussement consolant :

— Hé oui, c’est le jeu. Une chance au grattage, une chance au… tirage.


19 – Scénario

Le meurtre d’un réalisateur. L’affaire promettait de me faire entrer dans la magie d’Hollywood. J’avais déjà enquêté sur le tournage d’un film, mais d’un genre particulier. Le scénario tenait sur quelques centimètres carrés de papier, et les costumes des acteurs ne prétendaient même pas couvrir cette surface de peau. Les dialogues étaient uniquement composés de voyelles et la post-production avait sûrement résulté en un film mal monté, à la différence du protagoniste.

Là, l’histoire était différente. Le cinéaste avait été démembré, on avait fait main basse sur le script et un nouveau metteur en scène avait remplacé le précédent au pied levé. Le projet était une grosse production entourée de secret, un remake de Titanic avec un happy end, et dont le scénario, en conséquence, était dévoilé au jour le jour pour éviter les fuites. La disparition du précieux document obligeait toute l’équipe à improviser, car la production ne pouvait s’arrêter à moins de perdre des milliers de dollars par jour.

« Vous naviguez à vue ? demandai-je à l’actrice principale.

– On n’a pas le choix. On savait que Robbie serait assassiné, mais maintenant on doit faire sans feuille de route…

– Comment ça, vous saviez qu’il serait tué ?!

– C’était dans le scénario, là », dit-elle en m’indiquant la dernière scène de la veille sur sa copie du script.

« Mais, comment est-ce possible ?!

– Vous êtes néophyte, c’est vrai. Nous travaillons avec un métascénario, qui décrit le déroulement de tout ce qui se passe dans et autour du film. C’est plus simple pour gérer l’ensemble des aléas. Seulement maintenant, avec le décès de Robbie, nous pénétrons dans l’inconnu. »

Pauvre homme.

« Et donc… vous allez tout improviser ?

– Tout acteur doit savoir improviser. Et Frankie, le nouveau réalisateur, apporte déjà sa vision, un peu déjantée il est vrai. Qui vous a engagé pour enquêter ? »

Je n’en savais rien.

« Le producteur », inventai-je. Ça paraissait plausible. « Que faisiez-vous hier soir ?

– Je m’envoyais des lignes.

– De dialogue ?

– De coke. Mais ce soir, je suis libre. » Elle me détailla. « Vous pouvez me rejoindre dans ma caravane. Vous n’êtes pas marié, au moins ? »

Bonne question.

« Ma femme est morte. » La star prit un air désolé. À la réflexion, ce genre de passé était un peu trop cliché pour un privé. Peut mieux faire ? « D’ennui. Elle m’a quittée.

– Charmant et drôle. Vous êtes un bon ajout à l’histoire. Faites simplement attention à ne pas me voler la vedette. »

J’étais perdu. Elle parlait de moi comme si je n’étais qu’un personnage dans le film de sa vie.

« Je ne fais pas partie du casting ni de… C’est absurde, voyons !

– Est-ce que vous existiez avant de débarquer sur ce plateau de tournage ?

– Mais bien sûr que… »

Merde, je n’en étais plus aussi sûr. Cette histoire partait vraiment en cacahuète.

« Si, je me souviens d’une ancienne enquête…

– Peut-être. Ou c’est juste une incohérence. Ça arrive quand on improvise, ou quand trop de monde passe sur un film : ça part dans tous les sens.

– Attendez… Si vous dites vrai, je n’ai aucun intérêt à résoudre cette affaire. L’histoire sera finie et nous n’existerons plus.

– Si vous êtes aussi bon que vous en avez l’air, vous n’avez rien à craindre : vous reviendrez sûrement dans une suite. »

À voir… Cette histoire sentait déjà suffisamment le navet.


19 – Scénario

Scène 1/Plan 1 – Intérieur nuit.

Un bureau encombré de livres, papiers, crayons et stylos, uniquement éclairé par l’écran de l’ordinateur.

Penché sur un carnet, un stylo à la main, un homme entre deux âges, aux cheveux et barbe poivre et sel ne bouge pas, la main en suspension au-dessus de la feuille.

[Trav. avant sur la feuille]

Sous le regard médusé de l’homme, des mots semblent s’écrire tous seuls sur le papier, comme par magie.

Lorsque la caméra est assez proche, on parvient à lire :

Scène 1/Plan 1 – Intérieur nuit.
Un bureau encombré de livres, papiers, crayons et stylos, uniquement éclairés uniquement par l’écran de l’ordinateur.
Penché sur un carnet, un stylo à la main, un homme entre deux âges, aux cheveux et barbe poivre et sel ne bouge pas, la main en suspension au-dessus de la feuille (…)


18 – Clope

Je m’allumai une sèche.

« Le coupable est dans cette pièce », lançai-je tout à trac.

Je recrachai la fumée. J’attendais leur réaction.

« Si vous le dites, monsieur le détective », fit la baronne en décollant son porte-cigarette de ses lèvres. Chacune de ses paroles s’accompagnait d’un nuage délicat qui voilait l’atmosphère. « Mais je vous rappelle qu’en ce qui me concerne, sa mort ne m’apporte rien, bien au contraire.

– Tiens donc, il ne vous aurait rien légué ? » s’amusa le professeur. Il tira une bouffée de sa pipe. La fumée vint me piquer les yeux. « Sa perte est considérable pour le monde universitaire, mais je suppose que le contenu de son compte en banque n’est pas perdu pour tout le monde.

– Tout comme ses notes de travail mystérieusement disparues. » Le président-directeur général exhala un lourd panache d’arabesques blanchâtres après l’avoir conservé en bouche pour en goûter les subtilités. L’odeur de son cigare me chatouilla les narines. « Si un collègue et néanmoins concurrent venait à tomber dessus, ses recherches avanceraient à pas de géant, n’est-ce pas, professeur ?

– Ou peut-être ces feuillets contenaient-ils les notes prouvant que votre usine pollue toute la région ? » suggéra la baronne. De nouvelles vagues de brume sortaient de ses phrases. « Quant à vous, détective, qui vous paye ? Êtes-vous vraiment là pour résoudre cette affaire, ou pour l’étouffer ? »

Je toussai au lieu de répondre. Puis je repris une bouffée de ma clope. Tandis que je soufflais ma contribution à l’atmosphère chargée de tabac, mes trois suspects continuaient de se renvoyer la balle. L’air s’appesantit de vapeurs piquantes et irritantes. Leurs paroles se mélangeaient, attaques et justifications, en même temps que leurs silhouettes s’estompaient dans le smog que chacun alimentait. Ma conscience vacilla et je n’étais plus sûr de mes certitudes.

Je me demandais lequel avait intérêt à m’enfumer.


18 – Clope

— Tu fumes trop ! lui répétait-on à l’envi.
— Tu m’enfumes, avait fini par lui cracher sa femme entre deux quintes avant de le quitter.
— Ça va mal finir, l’avait prévenu son médecin traitant.
— Vous êtes mon meilleur client, lui susurrait son oncologue attitré.

Et lui, qu’en dit-il ? Par grand-chose. Lorsqu’il tira la dernière bouffée de son ultime sucette à cancer, un bruit humide remonta de son œsophage ravagé qui —de l’avis des gens présents à ce moment-là — ressemblait à « Clopz ! »


17 – Colline

— La colline a des yeux ! La colline a des yeux, je te dis !

La jeune femme, terrorisée, se cachait derrière son compagnon qui arborait un air à la fois sceptique et désabusé.

— Chérie, je t’assure que tu racontes n’importe quoi. Et ne mets pas ça sur le compte des champignons qu’on a mangés hier. J’ai vérifié, il ne s’agissait que de simples lactaires sanguins. Impossible que tu sois intoxiquée.

— Pourtant, je suis sûre que… oh, chérie, je ne supporte plus cette forêt. On peut s’en aller ?

— C’était ton idée, le weekend sauvage, je te le rappelle.

— Je sais. Mais c’est trop. J’ai juste envie de rentrer chez nous.

Le jeune homme expira bruyamment, puis abdiqua.

— Très bien. Tant pis pour la ballade sur le lac. On remballe.

Une heure plus tard, les deux apprentis survivalistes avaient disparu, emportant tout leur barda, mais laissant derrière eux un foyer éteint et un sac poubelle rempli de déchets.

La colline ouvrit les yeux, prenant son temps pour accommoder sa vue. Puis elle sembla s’étirer, s’agrandir. Dans un sourd grondement humide, le troll se déplia de sa position allongée, faisant craquer ses jointures de silice. Puis, il se pencha vers le sac de plastique noir, le renifla quelques secondes. Dans une mine dégoûtée, il marmonna :

— Si jamais vous revenez par ici, je vous écrase assez fort pour tenir dans un sac. Saletés d’humains…


17 – Colline

Les collines succédaient aux collines, s’étendant en toute direction, comme autant de vagues d’une mer immobile.

Ou presque. En étant attentif, si on les observait suffisamment longtemps, on pouvait les voir bouger, avancer. Elles déferlaient à leur rythme d’éternité.

Au loin se découpait une chaîne de montagnes, tsunami minéral. L’œil habitué à scruter, désormais coutumier de la lenteur, l’ancien savait la catastrophe imminente. Quelques millénaires, tout au plus. Il fallait évacuer au plus vite.

Mais personne ne l’écoutait. Tout le monde ignorait le danger. Loin de son océan, il s’ennuyait peut-être simplement, le sauveteur en mer à la retraite.


16 – Serpentin

Après le passage de la manifestation, la rue avait des airs de fin de carnaval.

Les Brigades Républicaines d’Encadrement des Rassemblements Publics n’avaient laissé que confettis de cervelles et serpentins d’intestins.


16 – Serpentin

La femme-serpent adorait son clown de mari.

Surtout lorsqu’il la chatouillait avec son petit serpentin.


15 – Asperger

Le visage trempé, Pierre-Édouard resta un moment bouche bée, interdit. Assise en face de lui, Marie-Évelyne, embarrassée, reposa lentement le verre d’eau, vide à présent, qu’elle venait de jeter à la figure de son rendez-vous.

« Je suis confus, Marie-Évelyne. Ai-je dit quelque parole qui vous ait offensée ? »

Debout près de la table, le serveur hésitait sur l’attitude à adopter.

« Non, je…, balbutia Marie-Évelyne.
– Vous ai-je manqué de respect de quelque manière que ce soit ? Mon pied a-t-il malencontreusement effleuré votre jambe ? En ce cas, je vous prie d’accepter mes excuses…
– Non, Pierre-Édouard, mais vous m’avez demandé… j’ai cru que…
– Je peux revenir plus tard », interrompit le serveur.

Pierre-Édouard commença à s’éponger le visage avec sa serviette de table.

« Ça ira, fit-il, tentant de se ressaisir. Nous allons passer commande. Où en étions-nous ?
– Eh bien, heu… Je vous demandais quelle entrée vous désiriez.
– Ah oui… Et je venais de vous répondre « Asperges »… »


15 – Asperger

Les petits s’amusaient follement. C’était leurs premières vacances estivales en bord de mer. Ils avaient très vite adopté ce nouvel élément comme terrain de jeu, et passaient des heures, de l’eau jusqu’à la taille, à chahuter, s’asperger, s’éclabousser, sauter et rire comme des fous.

Quel dommage que le petit cétacé espiègle n’eût pas conscience de la différence de masse entre les petits d’humains et lui-même ! Car lorsqu’il voulut jouer avec ces petits homoncules roses, il surgit de l’océan pour sauter parmi eux, voulant leur faire la surprise en les éclaboussant.

On ne retrouva que très peu de morceaux.


14 – Trapèze

Ancien artiste de cirque, le jeune homme rêvait d’un destin plus grand, plus altruiste, plus palpitant. Décidant de mettre ses talents d’acrobate au service de tous, il s’inventa superhéros masqué, sous le pseudonyme mystérieux du Trapèze.

Las, non seulement ses agrès étaient longs et compliqués à installer dans les rues de la ville, mais lors de sa première intervention, il avait oublié l’absence de filets de protection, et en voulant sauter pour immobiliser le malfrat qu’il poursuivait, il s’écrasa lamentablement au sol.

Il tenta bien un moment de continuer sa carrière de superhéros sous une autre identité, mais qui pourrait craindre de se faire alpaguer par Tetra-Plegik ?


14 – Trapèze

À leurs débuts, ces acrobates s’étaient distingués dans l’art du trapèze volant, effectuant des chorégraphies aériennes périlleuses et inoubliables.

Aujourd’hui moins agiles, ils se contentent de danser le quadrille à terre.


13 – Avocat

L’avocat prit la parole :

« J’appelle à la barre le capitaine Frachon ! »

Le loup de mer protesta.

« Laissez-moi tranquille. Je ne sais rien. J’ai rien vu, j’ai rien fait…
— Mais on s’en fout ! s’emporta le magistrat. On n’est pas au tribunal, ici, on est sur un bateau en pleine tempête ! »


13 – Avocat

Le petit avocat, dans sa robe d’un noir profond, vitupérait depuis de longues minutes devant une audience composée de visages mornes. Il s’agitait en d’amples effets de manches, faisant voler autour de lui son étole blanche.

Emporté par son lyrisme et la passion de sa plaidoirie, sa voix montait tantôt dans les aigus stridents, tantôt s’achevait en de rocailleux croassements.

Alors que son auditoire semblait proche de fondre en une masse amorphe et comateuse, le petit avocat termina son discours en déployant ses bras, les pans de sa toge s’ouvrant en ailes noires. Puis, battant de plus en plus fort des bras, il s’envola dans un tourbillon de feuilles dactylographiées, plana une ou deux fois près du plafond de la salle puis, dans un dernier croassement, s’enfuit par une fenêtre qu’un greffier avait étourdiment laissée ouverte.


12 – Censure

« On se souvient avec nostalgie de la bipeuse automatique SafeSpeech, qui masquait en direct tout juron ou « gros mot » par un bip sonore. On se rappelle aussi le ridicule que ces bruits artificiels produisaient dans une conversation, mais n’oublions pas qu’elle fut à l’époque notre premier succès, qui en amènerait d’autres par la suite.

« Le remodeleur de paroles SafeSpeech 2 fut alors un véritable progrès. Il remplaçait tout mot grossier par un équivalent acceptable du langage courant. Les mises à jour successives étendirent le dictionnaire des mots inconvenants, ce qui permis de gérer en douceur les concepts socialement ou politiquement déviants. Si une grande partie de la population s’en accommoda, l’appareil générait tout de même de la frustration chez certains, incapables de formuler leurs idées.

« Toujours à l’écoute des retours d’expérience utilisateurs, nos équipes planchèrent sur la révolution suivante : le gommeur de contrepensées SafeThought. Dorénavant, toute pensée non conforme pouvait être effacée à peine formulée par le cerveau, et sans que l’individu n’en garde trace. Ce produit a vraiment marqué un tournant et, depuis son implémentation systématique chez nos concitoyens, la société est devenue beaucoup plus calme.

« À présent, nous lançons le dernier né de notre gamme de produits : le SafeThought Plus. Celui-ci règle un problème parfois ressenti par nos utilisateurs les plus récalcitrants : la sensation de vide, de creux, créée par l’effacement d’une pensée non approuvée. Comme si l’opération en question laissait un blanc perçu comme anormal. Le SafeThought Plus résout ce désagrément et, dans le même temps, nous ouvre de nouveaux marchés. En effet, notre dispositif permet désormais de remplacer une contrepensée par une pensée tout autre : une pulsion d’achat. Plusieurs annonceurs se disent déjà intéressés. Gageons qu’avec le SafeThought Plus, la paix sociale et la stabilité politique s’accompagneront d’une nouvelle croissance économique. »


12 – Censure

Dans l’après-midi du 12 avril 19██, le prénommé Vincent C██████ regarde le ciel depuis le balcon du 5e étage de la résidence où vit sa grand-mère, à █████, dans le Nord de la France. Il observe un objet se déplaçant de la droite vers la gauche de son champ de vision. Il le décrit ainsi :

█████ points lumineux rouges formant un ███████.

Le prenant d’abord pour un avion, il a la surprise de le voir changer brutalement de direction à ██° et s’éloigner à une vitesse impressionnante.

Lorsqu’il tente de se renseigner sur la manœuvre qu’il a vue, on lui répond que c’est physiquement impossible.

Une vingtaine d’années plus tard, il découvre au travers d’une émission de vulgarisation qu’il n’a pas été le seul, ce jour-là, à avoir observé du phénomène, appelé plus tard la « █████ ███████».

Conforté dans l’idée qu’il a été témoin d’un ovni, il décide de commencer une enquête à titre personnel.

En date de ce jour, Vincent C██████, ainsi que de nombreux témoins n’ont plus donné signe de vie. L’émission programmée à l’origine sur la chaîne ████ est désormais introuvable dans les archives ou sur Internet.

Ce dossier est classé sans suite.


11 – Pluie

Ce soir, le présentateur météo rentre sec et seul. Il est dépité. Et ce, pour deux raisons : il n’a pas plu.

Plus précisément :
– aucune pluie n’est tombée, contrairement à ses prévisions de la veille ;
– et il n’a semblé plaire à personne à ce speed dating.

Demain, il espère que la brise soufflera comme il l’a annoncé. Ainsi, il ventera et il s’en vantera.


11 – Pluie

La jeune femme contemplait l’extérieur tourmenté de pluie orageuse. Derrière la vitre de sa chambre, la nuit se teintait parfois de fulgurances bleues électriques, découpant les cimes des arbres lointains. Se reculant pour attraper sa tasse de thé, elle se détourna de la vitre constellée de gouttelettes. Quand son regard se posa à nouveau sur le rectangle de ténèbres étoilées de pluie, elle eut un instant de stupeur avant de sourire ; les gouttes dessinaient un cœur.

La jeune femme, étonnée autant que charmée, suivit le contour du cœur avec son doigt. Le temps qu’elle finisse son geste, la forme avait été balayée par une rafale.

Mais, un moment plus tard, un nouveau dessin prit forme contre le verre ; c’était cette fois un smiley. La jeune femme éclata de rire. Elle s’approcha à nouveau, et traça simplement : XOXO

Elle se nicha contre son oreiller en attendant une hypothétique réponse. Elle n’eut pas à patienter bien longtemps avant qu’une autre forme se dessine goutte à goutte sur l’écran de sa fenêtre.

Elle ouvrit des yeux ronds, piqua un fard, se leva précipitamment pour tirer brutalement le store occultant la fenêtre de sa chambre.

Décidément, même les éléments ne savent plus se tenir…


10 – Caricature

Le Président n’appréciait guère son homologue d’outre-Atlantique.

« Cet homme est une caricature », disait-il parfois.

Et le Président détestait les caricatures. Surtout de lui-même.


10 – Caricature

Il aimait à s’habiller de manière farfelue ; un coup en kilt, un autre en redingote et haut de forme. Un de ses plaisirs était de dérouter ses amis et connaissances en prenant systématiquement le contre-pied de ce qu’on attendait de lui. Il avait même troqué son patronyme pour un surnom.

Il s’était tant amusé à revêtir de personnalités différentes, des identités alternatives, et c’était tellement devenu un mode de vie pour lui, qu’un jour il fut profondément choqué d’entendre parler de lui ainsi :

— Ce type est une véritable caricature !

Alors, il se posa la question suivante : qui était-il, à l’origine ?

Malheureusement, devant l’impossibilité de se souvenir de son authentique personnalité, il s’évapora, laissant derrière lui, telles des mues un peu effrayantes, autant de costumes vides qu’il avait eu de vies empruntées.


9 – Voyage

Afin de renforcer la cohésion des équipes, le patron proposa une croisière sur un navire.

« Je suis un gars de la mer », aimait-il à répéter. Un Breton, sans doute.

« Sentez-vous libres de venir ou non », précisa-t-il. Et chacun se sentit libre de se rappeler que l’esprit d’équipe faisait partie des critères d’évaluation de son bilan annuel.

Une fois sur le bateau, l’unique activité de team building consistait à rejoindre un groupe, et chaque groupe se vit assigner une rame.

« C’est la conjugaison de nos efforts individuels qui propulsent notre entreprise », aimait également à répéter le patron.

Et l' »aventure commune » put commencer.

Alignés sur leurs bancs de rame, tous les employés étaient égaux. Même le patron se joignait parfois à eux. Il fallait le voir, se donner à fond, à frapper avec entrain le tambour sur un rythme toujours plus rapide.

« Excellent ! s’exclamait-il. Nous gagnons en vélocité ! »

Et tout le monde intégra qu’aller vite, c’était bien.

Quiconque le désirait pouvait bien sûr arrêter cette activité. On lui proposait alors une séance détente. Il pouvait se baigner dans la mer, et peut-être espérer qu’un autre navire passerait dans le coin et accepterait de l’embarquer.

Il n’y avait pas de destination, juste la vitesse.

« L’humain d’abord », aimait à répéter le patron. Ça rassurait tout le monde.

« L’humain pour quoi faire ? » s’interrogeaient quelques naïfs qui peinaient à saisir tous les enjeux.

Il était un peu rude, le patron, mais c’était un gars de la mer.

C’était juste un peu étrange d’avoir un requin pour capitaine.


9 – Voyage

L’équipage du navire n’avait pas le cœur de débarquer le vieux capitaine devenu sénile. Nul ne voulait le priver de sa joie lorsqu’on abordait un port, de crier à tue-tête :

« Terre ! Terre ! Qu’on donne mon nom à ces Indes nouvelles ! »


8 – Potager

Le potager de ce savant fou avait été sa fierté et sa plus grande réussite ; les plantes foisonnaient, atteignant des tailles et des volumes incroyables, et l’écosystème que son jardin abritait s’était très vite adapté en conséquence.

Il était prêt à faire breveter son engrais miracle, il allait enfin faire fortune et cesser d’être la cible des moqueries de ses collègues insanosapiens !

Il était en train de rédiger un mail à destination d’une publication scientifique lorsqu’une détonation retentit à l’extérieur. Il se précipita dans son potager-jungle pour découvrir qu’il était maintenant le théâtre d’une guerre miniature.

Les guêpes mutantes s’étaient alliées aux fourmis géantes pour bombarder les bunkers des métatermites avec de minuscules charges nucléaires tactiques, tandis que les troupes au sol engageaient les scarabées blindés qui tentaient d’éclaircir les rangs des assaillants à coup de missiles autoguidés.


8 – Potager

« Faites-moi un topo de la victime », demanda le commissaire, en observant le corps étendu dans le potager écrasé de soleil.

« Une grosse légume, répondit son subalterne. Le roi des outils de jardinage.
– Des témoins ?
– Aucun. À part les choux, les carottes et les navets, fit le policier, tentant un trait d’humour.
– Amenez-les au poste, faudra les cuisiner. On a quoi, comme suspects ?
– Sa petite famille… Sa femme, d’abord, une bêcheuse…
– Et ses enfants, je suppose…
– Sa fille. Une ambitieuse comme son père, qui espérait grimper haut en trouvant un bon parti, mais qui s’est cassé la binette après avoir pris râteau sur râteau. Et son fils, disciple d’un obscur gourou.
– Un sécateur ? C’est une piste intéressante…
– Un sectateur, vous voulez dire ?
– Désolé, ma langue a fourché.
– Quoi d’autre sur la victime ?
– Il était corrompu.
– On sait qui l’arrosait ?
– Plus personne. Il avait décidé d’être clean.
– Eh ben voilà, il a dû s’assécher. »


7 – Chaussure

Chausseur italien de pères en fils depuis l’invention de la chaussure, ma famille comptait parmi les notables de la cité. Nous avions bien quelques dissidents et clans un peu marginaux, comme les Bottes et les Hauts-Talons qui se prenaient tous les deux pour le haut du panier. Et puis, chaque année à l’arrivée des beaux jours, il fallait compter avec l’invasion du peuple des tongs qui faisait toujours autant de victimes parmi les plus imprudents.

Mais alors, qui aurait pu imaginer que nous étions passés si près d’une catastrophe mondiale lorsque les monstres débarquèrent un jour, faisant autant de conquêtes que de victimes ? Il s’en fallut de peu que les horribles Crocs renversent tout et deviennent l’espèce dominante.


7 – Chaussure

Tandis que la plupart des membres du gouvernement se retrouvaient au rayon chaussons de la boutique, afin de choisir le modèle le plus confortable dans lequel pantoufler et rétropantoufler en toute aisance, le ministre de l’Intérieur, lui, prenait son pied en écoutant le bruit des bottes.


6 – Propagande

La loi contre les fake news était enfin passée à l’Assemblée. À l’unanimité, tous les députés (après mise à l’écart des faux votes empêchant la bonne expression de la démocratie) s’étaient prononcés pour. Le but était bien entendu que la population soit informée de manière plus saine. Dorénavant, les journalistes devaient simplement s’assurer que les informations qu’ils transmettaient au public avaient bien été émises ou validées par le service Vérité de l’Élysée.

Les éditorialistes s’insurgèrent. Ils craignaient d’être bâillonnés et de ne plus pouvoir asséner comme ils l’entendaient, librement et sans filtre, tout le bien qu’ils pensaient du Président.


6 – Propagande

Ce club bien connu pour ses frasques avait une dernière fois fait parler de lui, d’une manière mortellement spectaculaire.

À l’issue de l’ultime soirée organisée par le club, l’immeuble de trois étages qui abritait les frasques de ses membres n’était plus qu’un tas de gravats, les bâtiments voisins avaient subi de graves dommages, aucune vitre dans le quartier n’avait résisté à la déflagration, et on comptait des blessés par dizaines.

Il faut le reconnaître, les soirées sulfureuses du tristement célèbre Propan’Gang n’allait pas manquer à grand-monde…


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