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Enfer et damnation

C’est un bonhomme rondouillard, bien connu et en apparence inoffensif qui vient frapper à la porte principale de l’Enfer. Il demande à parler à Lucifer et tout de suite un des gardiens file chercher le grand patron. On ne fait pas attendre impunément saint Pierre, si on ne veut pas se retrouver par la suite écorché par l’ange déchu himself.
— C’est pourquoi, cette fois ? demande le diable, sans préambule.
— On ferme !
Saint Pierre a sa tête des mauvais jours. Trois pieds de long.
— Comment ça « On ferme » ?
— On est déjà en train de remballer le Paradis. Faut que d’ici à demain, l’Enfer soit évacué aussi.
— Mais… mais… (Les mots refusent de sortir de la gorge de Lucifer, qui est obligé d’aller les chercher avec l’index et le majeur, afin de les vomir, une fois pour toutes.) QU’EST-CE QUE CELA VEUT DIRE, BON DIEU DE MERDE ?
— La décision a été prise en haut lieu… J’y peux rien, moi, j’exécute les ordres et j’apporte les mauvaises nouvelles.
— C’est encore un coup tordu de Dieu, c’est ça ?
— Nan. Ça vient de plus haut encore. Vote extraordinaire du Conseil d’Administration, après le bilan du dernier millénaire. On est obligé de fermer. On n’est pas assez rentable.

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Enfer et damnation / École

Une fois par an, la promotion d’angelots du Paradis fait une classe rouge en Enfer. Là, St-Pierre leur montre ce qui les attend, s’ils ne se montrent pas sages et ont la lubie – quelle idée ! – de faire preuve de libre arbitre. En plus des discours lénifiants du vieux schnock, les élèves doivent supporter stoïquement sur leur passage les quolibets et pieds de nez des diablotins hilares. À la fin de l’excursion, lorsque le moment est venu pour les chérubins de remonter au ciel, il en manque toujours deux ou trois. Bien malin qui pourrait dire si ce sont des traînards que les démons ont escamotés afin de leur faire la fête pour l’éternité ou s’il s’agit de cancres qui ont choisi de sonner la fin de leurs propres cours.


Enfer et damnation

Cela ne rate jamais. Au moins une fois par heure, il y a en Enfer, ici ou là, un masochiste pour se plaindre et jurer que l’on s’est trompé dans son dossier, que ce n’est pas cette torture-là qui lui est destinée, mais plutôt celle-ci, plus corsée. Ils espèrent ainsi changer de régime, découvrir d’autres façons délicieuses de souffrir. Mais leurs tortionnaires ne sont pas dupes et continuent à les malmener sur le même mode, éternel et ennuyeux. Une manière comme une autre de mettre ces masochistes encore plus au supplice.


Enfer et damnation

Le Paradis a expressément interdit à Lucifer d’ouvrir des portails sur Terre.
À cette nouvelle, l’ange déchu se contente de sourire et lâche un tout petit juron, juste pour la forme. La guerre est déjà perdue, même si les emplumés sont trop aveugles pour le reconnaître. Il n’y a pourtant qu’à ouvrir le journal et lire les nouvelles pour s’en assurer : guerres aux quatre coins du globe, famines à répétition, entretenues par des systèmes ignobles, épidémies rampantes ou galopantes, ancrées dans les populations, mort au programme, bien sûr, pour tout le monde. Même plus besoin d’avoir ses Cavaliers de l’Apocalypse lâchés à la surface… C’est bel et bien déjà l’Enfer sur Terre.


Enfer et damnation

Anonyme, la chapelle décrépie se dressait vaillamment entre L’Ignoble Mouroir et Les Galets de la Lèpre. C’était un endroit unique en Enfer. Le seul lieu de culte consacré à l’Autre. La petite croix rouillée qui le surmontait était visible à des kilomètres. Les démons, en temps normal, évitaient le coin comme la peste. Hormis ceux que l’on formait, avant de les envoyer sur Terre posséder des damnés et servir les plans du Diable. Ceux-là, on les forçait à y pénétrer, pour améliorer leur endurance. On les laissait cinq, dix minutes à l’intérieur, où ils geignaient, grommelaient, juraient et hurlaient en se roulant par terre, puis on leur rouvrait la porte. Parfois, un damné qui avait échappé à la surveillance de ses tortionnaires y trouvait un refuge temporaire. Mais même lui ne supportait longtemps le pouvoir qui se dégageait de la chapelle et devait au final repartir.
Parfois, quand il croyait que personne ne le regardait, Lucifer venait y soliloquer pendant de longues heures, sans trouver d’autres réponses que l’écho de sa voix.


Enfer et damnation / École

Le maître fait rentrer de force dans le crâne de son élève quelques préceptes bien sentis. En particulier, le fait que les sévices corporels sont le socle de tout enseignement qui se respecte un tant soit peu. Et cela est d’autant plus vrai dans leur domaine d’études, la démonologie. Si, au-delà des sceaux de Salomon, rituels d’invulnérabilité aux forces infernales et autres protections, tu veux que le démon que tu invoques te respecte, tu as intérêt à avoir les moyens de ta politique. Avoir la gueule couturée de cicatrices, le corps couvert de marques de brûlures et de scarifications peut faire son petit effet, mais si en plus de ça, tu as retenu de tes cours la plupart des 1743 techniques de torture de base, tu as là de quoi en imposer. Et puis, il faut penser à long terme, si la carrière de sorcier n’est plus à ton goût, ce tronc d’enseignement commun aux inquisiteurs te permettra à peu de frais de te reconvertir. Enfin, ta damnation étant certaine, quoique tu fasses, à partir du moment où tu as signé pour suivre ces études, mieux vaut accueillir avec joie et gratitude les sévices corporels, cela te permettra de te durcir le cuir et rendra ton éternité en Enfer moins douloureuse.


Enfer et damnation

Une fois revenu en Enfer, ce démon jura et pesta à l’encontre de son dernier contractant : le pacte qu’ils avaient signé était caduc. Si l’humain, un requin de la finance, avait pu bénéficier pour sa part des pouvoirs et avantages du contrat, le démon s’était fait flouer. Le financier n’avait aucun état d’âme. Ergo, aucune âme en (l’)état.


Enfer et damnation

Pour la piétaille malchanceuse, qui geignait et suppliait grâce, la Grande Fournaise était source de mille supplices. Au moindre faux pas, des pièges se refermaient sur vos chevilles. Le sol rougeoyant vous carbonisait les pieds, quand il ne se transformait pas tout simplement en fleuve de lave, pour vous engloutir.
Mais pour les plus chanceux, il y avait l’Enfer à cheval.


Enfer et damnation

L’Enfer n’est pas un lieu précis. Il est partout, en nous comme dans les fissures du réel. Derrière cette porte qui se referme, dans cette valise abandonnée sur un quai, cette seringue ou ce sourire. Il est l’instant qui bascule dans l’éternité, le mot de trop au détour d’une vérité.


Enfer et Damnation

Mieux vaut régner en Enfer que servir au Paradis, nous dit Milton dans son Paradis perdu.
Autant dire que les diablotins obéissant simplement aux ordres ne s’embarrassent pas de dilemmes poétiques. Ils se contentent de sévir en Enfer.


Enfer et Damnation

COUP BAS
Depuis que Dieu avait passé l’éponge sur la trahison de nombre d’anges déchus, les cadences de travail, pour les diables n’ayant pas déserté la Grande Fournaise, étaient infernales. Ils faisaient tous les trois-huit. Même le démon de midi.


Enfer et damnation

Alors qu’il passait des vacances de (c)rêve dans un cadre bubonique, Lucifer en personne vint chercher ce Cavalier de l’Apocalypse pour le remettre au travail. Et plus vite que ça ! Le Cavalier s’exécuta, grognon, et les cadavres s’amoncelèrent en plus grand nombre encore que lors de ses plus terribles excursions sur Terre, comme il pestait plus qu’à son habitude.


Enfer et damnation

Le débat se poursuit en Enfer, dans le Carré des Bornés. Les fanatiques, fondamentalistes, rigoristes, docteurs-de-la-loi-avec-un-balai-dans-le-cul et autres psychorigides des différentes religions monothéistes continuent à s’écharper pour prouver que leur dieu est le seul vrai dieu, à coups d’arguments alambiqués et imparables, d’interprétations d’interprétations d’interprétations de leurs textes sacrés respectifs et de bombes, certes artisanales, mais néanmoins confectionnées avec conviction et l’amour du travail bien fait.


Enfer et damnation

Le passager fouille dans sa bourse, dont le contenu s’est réduit comme peau de chagrin, et en sort une pièce, qu’il remet au batelier. Que le nautonier continue à voguer sur les eaux, d’une rive à l’autre, et inversement, tant qu’il lui permet de rester dans la barque, ça lui convient. Mais le jour est proche, où Charon finira par débarquer son passager ruiné afin qu’il rejoigne sa dernière demeure.


Enfer et damnation

Dans l’Enfer de l’Entreprise, les erreurs sont (sévèrement) corrigées. Les cadres qui ont reçu durant leur vivant des promotions indues reçoivent là des commotions bien méritées.


Enfer et damnation

Dans cette sombre auberge, repère de pauvres hères, l’Édentée et la Borgne – les deux sorcières du coin – s’écharpent oralement une fois de plus. Elles s’accusent mutuellement de la mort de leur amour de jeunesse, par de viles diableries, se lançant imprécations et sorts à la tête, sans qu’aucune des deux explose ou finisse par rôtir dans les feux de l’Enfer. Près de l’âtre mourant, l’étudiant en arts occultes les épie, ne perdant pas un mot. Il en arrive à la conclusion que trop de pathos et de vulgarité tuent le pouvoir des malédictions, qui deviennent alors de simples chapelets d’injures. À l’autre bout de l’auberge, installé à une table plongée dans les ténèbres, le diable – qui n’est pas de cet avis – se délecte du spectacle et attend son heure.


Enfer et damnation

— Ça fait longtemps que tu n’as plus pensé au suicide ?
— La dernière fois… Ça remonte à avant mon arrivée en Enfer.


Enfer et damnation

LE MONDE EST MAL FAIT (DÉCIDÉMENT).
Le nouvel arrivant en Enfer jura ses grands dieux qu’il devait y avoir une erreur. Il n’était pas un grand pécheur, il n’avait rien à faire là.
Le démon qui le reçut poussa un soupir désabusé en entendant la plainte et sortit de sous son comptoir d’accueil un énorme registre, intitulé « Erreurs », en invitant le damné à chercher lui-même.
Il lui colla sous le nez le livre, plus épais que la Bible, le Coran et tous les textes sacrés réunis, et l’observa, non sans une certaine délectation, se mettre à parcourir le volume. Pour chaque page tournée, un nouveau feuillet faisait son apparition.


Enfer et damnation

S’il y a autant de « dernières paroles » différentes que de façons de mourir, les premières paroles du damné tout juste arrivé en Enfer sont bien souvent dans un même esprit injurieux et pourraient se résumer à une formule du type :
— What the Hell… ?


Enfer et damnation

Arrivé en Enfer, ce gibier de potence jura, mais sans doute un peu vite, qu’on ne l’y rependrait plus.


Enfer et damnation

Ajenjo, le Démon de l’Alcool Qui Coule à Flots, étendait son pouvoir sur Terre comme aux Enfers. Damnés de son lopin de Cercle infernal ou simples poivrots de la surface, assoiffés, étouffants, ils les tenaient tous sous sa coupe.


Enfer et damnation

Un damné, tout juste arrivé, demanda à Lucifer :
— On dit… l’Enfer ou les Enfers ?
Le diable se fendit d’un sourire macabre avant de répondre :
— Cela peut dépendre de pas mal de choses… Ça sera plutôt le pluriel, si vous êtes curieux, amateur de sensations fortes, aventurier et/ou masochiste.


Enfer et damnation

Quand il arriva à la porte des Enfers, le suicidé eut un hoquet de dégoût et lâcha un juron. Il pensait s’en tirer à bon compte avec une autolyse (ça coûtait moins cher que ses quinze ans d’analyse, et c’était plus radical, comme traitement…). Il s’attendait juste à rejoindre le néant.
Avant que le vigile en poste lui mette le grappin dessus, il attrapa le bout de cordon d’argent qui lui pendait encore du nombril et s’étrangla avec.
Il voulait vraiment en finir avec l’existence, pas seulement avec la vie terrestre, et il n’avait en tout cas aucune envie d’endurer une éternité de torture.
Le démon portier haussa les épaules. Encore un qui voulait jouer les malins.
Il sortit ses jumelles infernales de leur sacoche, juste par acquit de conscience. Son regard survola les cercles de l’Enfer, la Mer de Soufre et les Plaines Infinies de la Désolation pour se poser sur le Champ des Suicidés.
Le double suicidé avait été téléporté direct à destination…


Enfer et damnation

L’Enfer, c’est les autres, et toutes les salles d’attente du monde sont les antichambres du royaume de Lucifer. Lorsque l’on est confronté aux regards des autres, dans l’attente, la réflexion prend le pas sur l’action. C’est l’occasion d’un retour sur soi ou au contraire le moment où vous observez d’autres représentants de l’humanité, inconnus, dans toute leur nudité. Certains n’ont pas la force de rester jusqu’au bout de ses abominables révélations. Ils quittent les salles d’attente, s’évanouissent au-dehors, pour s’enivrer de folie et d’oubli, avant de rejoindre les rangs des damnés.


École/Enfer et damnation

Pour le souffre-douleur de la classe, l’école, c’est l’Enfer. Cela commence avant même d’arriver à l’établissement. Dès qu’il monte dans le bus du ramassage scolaire, le chauffeur le rackette d’une obole.


Enfer et damnation

On refusa à ce terrible pirate l’entrée de l’Enfer, tant il jurait. Ses « bougre Dieu », « sacredieu » et « par le sang de Dieu ! » étaient une véritable torture pour les démons, qui ne supportaient pas qu’on évoque le nom du Très-Haut.


Enfer et damnation

Une nouvelle guerre mondiale vient d’éclater à la surface. Aux portes de l’Enfer, c’est la cohue tant il y a de nouveaux arrivants à accueillir, même Cerbère ne sait plus où donner de la tête.


Enfer et damnation

— Et là, dit le paysagiste à Lucifer, je verrais bien une vallée de larmes, pour rafraîchir un peu les damnés !


Enfer et damnation

En Enfer, le supplice des menteurs, inspiré d’une expression courante, était tout trouvé : on leur arrachait les dents. Du coup, dans leurs bouches, leur juron préféré – diantre ! -, devenait « Dante ». Ce qui n’était que justice car les douceurs de l’Enfer littéraire de l’Italien, face aux véritables horreurs du royaume de Lucifer, faisaient de ce poète le plus grand des menteurs.


Enfer et damnation

J’étais peu familier de ce cercle de l’Enfer, aussi demandai-je à un confrère démon qui passait par là :
— Comment puis-je rejoindre les Marches de la Mortesaison, d’ici ?
Le diablotin se tritura le bouc, avant de répondre :
— Le plus simple, c’est encore de couper par la Foule des Jours de Grève.
Il me désigna une plaine où s’agglutinaient des millions de damnés qui râlaient, pestaient et se disputaient.
Je remerciai mon confrère et soupirai avant de me remettre en marche.
Pour fendre la Foule, je m’armai de courage… et des deux grands cimeterres qui ne me quittaient jamais.


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