Archives de Catégorie: L’atelier de Karim Berrouka

Non ! Non !

Hé, Oui Oui ! T’aimes la mythologie romaine ? Je te présente Minerve ?


Non !

Pour Noël, on se cotise et on lui offre ce micro-onde, à monsieur Landru ?


Non !

Un peu passé de mode votre bicorne, mon cher Napoléon. Je vous offre ce chapeau melon. Ça vous plait ?


Louvre-Garou

Jour 12

jour 12Encore du bordel dans la Salle Mollien. Sans hésitation, je me suis dirigé vers Le Radeau de la Méduse. Et, sans surprise, j’y ai découvert ledit radeau abandonné par ses marins d’infortune. J’ai soupiré. Ces couillons n’allaient me faire leur petit cinéma deux fois par semaine. Mais cette fois-ci la barque du Naufrage de Don Juan était bien là. Bien là… Mais vide. À quoi ils jouent ces cons ? je me suis murmuré, redoutant d’avoir à aller chercher tout ce beau monde au fond de la flotte. J’étais en train de me demander dans lequel des deux tableaux j’allais commencer à jouer au sous-marin, quand Zanna m’a tiré de mon cas de conscience. C’est quoi l’eau, là, par terre ? Encore une fuite provenant du labo de clonage ? J’ai dû l’admettre, même si ma fierté en prenait un sacré coup : ma collaboratrice venait de relever un indice qui m’avait échappé (et moi qui la croyais incapable de trouver une botte de foin cachée sous une aiguille…). Nous avons remonté la piste pour arriver devant Le Festin de Balthasar, de Nicola Bertuzzi, où il y avait foule (en plus de foule normalement présente).
— Qu’est-ce que vous foutez tous là ?
— Bah, on bouffe… Vous croyez pas qu’on jeûne depuis près de deux cents ans, pour le plaisir d’avoir même pas l’air maigre.
C’est vrai, je me suis dit. Ils sont bien en chair tous ces naufragés involontaires.
— En plus, la mer, ça creuse.
J’ai haussé les épaules puis je leur ai dit de finir fissa leur gueuleton et de réintégrer leurs œuvres d’art respectives. Ce qu’ils ont fait peu après.
Zanna a vu défiler une vingtaine d’homme crasseux, ivres, nus pour certains, chantant des chansons paillardes, sans comprendre ce qui se passait.
— C’est une équipe de rugby ?
— Oui… Oui… C’était la troisième mi-temps artistique.
Elle m’étonnera toujours.


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Jour 11

jour 11Je viens de montrer à Zanna Mouldy le Code de Hammurabi. Je ne sais pas trop pourquoi je m’acharne, la donzelle ne brillant ni par son sens de la déduction, ni par son intuitivité. Mais bon…
Vous voyez ce qu’il y a gravé là, lui ai-je demandé. Elle m’a répondu que oui, elle voyait, mais n’y comprenait rien. C’est normal, c’est de l’akkadien. Si vous aviez pris akkadien comme première langue au lycée plutôt que langues papoues, vous verriez qu’il s’agit là d’un code. Et pas n’importe lequel. C’est du C++. Et ça dit quoi, a-t-elle répondu, une moue peu inspirée sur son visage noyé sous le fond de teint. Ce sont les correctifs des bugs de Windows 8. Oh, a-t-elle glapi, ouvrant enfin deux yeux que je croyais cantonnés à jouer les jalousies. C’est hallucinant !  Oui, bien sûr que ça l’est : la stèle date du XIIe siècle avant J.-C. ! Ah bon, a-t-elle répondu, sans une once d’étonnement. Enfin, quand même, réussir à lister tous les correctifs nécessaires au bon fonctionnement de Windows 8, c’est… wouh… un sacré exploit ! Effectivement, je me suis dit, tout en regrettant qu’une fois de plus, la belle ne soit pas capable de saisir la portée paranormale de ma révélation. Bien que, d’une certaine façon, elle avait mis le doigt sur un élément qui m’avait, jusqu’alors, échappé. Puis, je lui révélais qu’il existait deux autres stèles, malheureusement égarées. Et que contenait-elle ? a-t-elle enchaîné. Les algorithmes secrets de Google ? La formule du Coca-cola ? Je n’ai pas répondu. Je crois qu’on n’est vraiment pas sur la même longueur d’onde…


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Jour 10

jour 10Ma partenaire a disparu. Nous patrouillions, cette nuit, dans l’aile Richelieu, deuxième étage. Je regardais d’un œil suspicieux Les Israélites recueillant la manne dans le désert, de Nicolas Poussin, trouvant que son désert ne ressemblait guère à un désert, et que tous ces gens n’étaient pas vraiment habillés de façon à résister aux fortes températures ni à la morsure du soleil (des touaregs auraient été plus crédibles), soupçonnant le lieu d’être en fait une planète lointaine et ces gens des hybrides fruits d’une expérience des petit-gris, quand, soudain, je m’aperçus que Zanna avait cessé ses marmonnements intempestifs. Silence. Plus un bruit. Plus de Zanna. Je cherchais dans les coins, sous les bancs, je l’appelai. Rien. Mystère. Une heure d’investigation plus tard, je retrouvais enfin ma collaboratrice. Par je ne sais quel miracle, cette idiote avait été incorporée dans le tableau L’Enlèvement des Sabines. Elle essayait bien de s’enfuir, mais un homme en tunique la ceinturait. Hum, me dis-je, je peux la laisser là, cela m’évitera de l’avoir en permanence collée aux basques. Mais je suis un homme bon. Et son tailleur pied-de-poule déparait trop dans cette ambiance toges et robes de couleurs. Il m’a donc fallu secouer le tableau. Ce n’est pas elle qui en est tombé, mais un homme corpulent, barbu, assez excité, que je maîtrisai rapidement d’un double Nelson.
— Bon, tu t’arranges pour que ma collaboratrice revienne dans le monde des trois dimensions ou je t’envoie finir tes jours peinturlurés avec les Philistins dans La Peste d’Asdod, juste là derrière nous.
— OK, m’sieur… Vous énervez pas.
— Je m’énerve pas, je m’exerce à la solidarité d’entreprise. Et puis, c’est quoi ce délire ? Pourquoi vous l’avez enlevée (pas que j’y tienne spécialement à la gonzesse, mais bon, elle fait partie de la maison, la mienne, pas la vôtre, donc…) ?
— Bah, on enlève les Sabines, c’est ce qu’on fait.
— Elle s’appelle Zanna, pas Sabine.
— Ah… On a dû se tromper. Puis, des Sabines, ces temps-ci, y en a plus beaucoup dans le musée.
— Les temps passent, les prénoms à la mode changent.
J’ai récupéré Zanna, qui m’a fait une scène : son brushing foutu en l’air, son tailleur qui pue la sueur et l’antiquité, son honneur presque bafoué… Etc.
J’aurais peut-être mieux fait de la laisser dans le tableau…


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Jour 9

jour 9J’ai montré la Victoire de Samothrace à Zanna Mouldy, histoire de lui faire comprendre l’ampleur du travail qui nous attend, l’indicible perversité de nos ennemis, la terrible puissance des forces obscures auxquelles nous nous mesurons. Elle n’a rien compris. Ce qui ne m’étonne guère. Elle a juste regardé la statue, constatant de sa voix ingénue qu’elle n’avait pas de tête. C’est au moins ça qu’elle a remarqué.
— Le vaisseau sur laquelle elle repose (enfin, le bout de vaisseau), vous ne trouvez pas qu’il ressemble à un vaisseau spatial ?
— En pierre ?
Mon Dieu, qu’elle est conne…
— Et ses bras ?
— Ce sont des ailes.
Ah, quand même.
— Et vous connaissez beaucoup de bonnes femmes sans tête avec des ailes debout sur un vaisseau spatial ?
— Non.
Je n’ai pas poussé plus loin. Son pragmatisme est à toute épreuve. C’est pas avec des crétines de son acabit qu’on repoussera l’invasion extraterrestre.


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Jour 8

jour 8On m’a collé une soi-disant équipière dans les pattes. Apparemment, mes découvertes agacent en haut lieu. Je ne suis pas loin de penser que le gouvernement est au fait des paranormalités et autres mystères du musée, et qu’il fait tout pour éviter que le grand public y soit sensibilisé. À moins qu’il ne soit de mèche avec les forces obscures. Elle se nomme Zanna Mouldy, petite grassouillette au regard bovin, et semble être férue de tailleurs pied-de-poule. Une absurdité quand on connait la rudesse des opérations sur le terrain. Mais qu’importe. Elle ne m’empêchera pas de révéler au monde la terrible vérité. Et ce n’est pas le scepticisme moral et suranné auquel elle semble carburer qui mettra des bâtons dans les roues de mon opiniâtreté.
D’ailleurs, à peine entrée en fonction que je l’ai confrontée à un fait plus qu’insolite. Vous connaissez Les Trois Grâces, de Rubens, lui ai-je demandé. Elle ne connaissait pas… Ça commençait en fanfare. Je lui ai dégotté une reproduction, elle a lâché un petit soufflement ridicule agrémenté d’un sourire benêt : « Ah ! Ça ?! Ah, oui, je connais bien. Je croyais que c’était de Picasso. ». No comment. J’ai continué, me demandant si elle était vraiment cruche ou qu’elle essayait d’endormir mes suspicions en jouant les idiotes, pour mieux m’espionner et, éventuellement, torpiller mes plans. Je lui ai fait faire un petit tour du propriétaire, lui montrant successivement Les Trois Grâces de Lucas Cranach dit l’Ancien, de François Boucher, de Giuseppe Maria Bonzanigo, de Jean-Baptiste Regnault, de Gérard Van Opstal, d’Étienne-Maurice Falconet, d’Antoine-Louis Barye et de Jean-Jacques Pradier. À la fin de la visite guidée, je lui ai demandé quelles conclusions elle pouvait en tirer. « Bah, ça fait beaucoup plus que trois grâces en tout… ». J’allais définitivement laisser tomber l’affaire et lui chercher un placard bien confort à côté de la loge du gardien, quand elle a ajouté : « Comment elles font pour être si nombreuses ? Elles se reproduisent ? ». Ouf ! me suis-je susurré tout bas dans ma tête. Peut-être un espoir… Voyez-vous, lui ai-je répondu, je suis persuadé qu’il y a, caché quelque part dans le musée, un laboratoire de clonage. Un projet ultrasecret, avec tout ce que cela sous-entend (avec pour acmé, la destruction de l’humanité, bien évidemment). Ces reproductions des trois grâces sont les preuves que l’étanchéité du laboratoire n’est plus assurée. Remontons à la source de ces fuites, et nous découvrirons le labo. Elle a acquiescé d’un vif mouvement de tête (un peu trop, j’aurais dû me méfier). « Vous voulez que j’appelle les plombiers pour les fuites ? ».
Je crois que je vais l’étrangler…


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Jour 7

jour 7 1jour 7 2Salle Mollien, tard dans la nuit. Je faisais une ronde, par principe. Ou peut-être qu’un pressentiment avait guidé mes pas. Tout semblait parfaitement en ordre, jusqu’à ce que je remarque des flaques d’eau sur le parquet, qui semblaient provenir du Radeau de la Méduse. Je remontai la piste et, face à l’immense tableau, je découvris le pot aux roses. Le radeau avait été abandonné. Plus un seul marin naufragé. Vide total. Je me grattai le crâne, fronçai les sourcils. Un vol de tableau partiel ? Un coup des extraterrestres qui, non content d’enlever les vaches texanes et les américains obèses s’en prenaient maintenant aux personnages des peintures romantiques françaises ? C’était une explication des plus plausibles, connaissant leurs manières tordues. Un bruit dans un des coins de la salle, je me retournai et découvris un homme, nu, roulé en boule. Après m’être approché et l’avoir rassuré de ma non-appartenance à une race extraterrestre ou à un organisme étatique ayant signé un pacte avec les vandales de l’espace, il me révéla qu’il s’était perdu, que dans l’obscurité (pourtant pas si obscure), il ne parvenait plus à trouver la toile du Naufrage de Don Juan. Je le rassurai : elle est là, juste… Non, elle n’était plus là. Enfin si… Mais pas vraiment. Le tableau représentait une mer sombre, agitée. Mais plus de barque, plus de marins. Il me fallut une bonne heure pour tirer au clair cette affaire insolite. Les marins du radeau avaient traversé le hall pour se réfugier dans la barque. C’est, me dit l’homme, qu’elle est bien plus confortable que son vieux radeau de bois vermoulu, et que la tempête y est de moindre ampleur. Et l’on a des vêtements, de ce côté de la galerie. Le problème, c’est qu’à s’entasser ainsi, le bateau avait coulé. Il me fallut encore une heure pour le convaincre d’aller chercher ses collègues au fond de l’océan et de les ramener dans leur tableau d’origine. Ce qu’il fit, non sans rechigner, mais c’est ainsi : on ne discute pas avec l’art. Et je fus bien obligé de me rendre à l’évidence : pour une fois, les extraterrestres n’y étaient pour rien.


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Jour 6

jour 6Mes observations minutieuses du scribe accroupi confirment mes présomptions. Personne n’aura manqué de remarquer son regard halluciné, qui ne fixe en aucun cas le papyrus. Devais-je croire que l’homme pouvait écrire sans regarder sa feuille, telle une dactylo des temps modernes ? C’était une explication facile. Sa fixité surnaturelle était la seconde piste qui aurait dû mettre la puce à l’oreille des autres agents, s’ils avaient fait l’effort de s’intéresser à ce cas bien insolite (ce qu’ils n’ont jamais fait – cela n’étonnera personne). En me penchant sur le dit papyrus (une manœuvre fort complexe, tout ayant été mis en œuvre pour qu’il ne soit pas lisible par le public), j’ai enfin eu confirmation de la véritable vérité. On y voit, répétés avec une régularité surnaturelle, deux simples hiéroglyphes. Un message si clair qu’on pourra s’étonner qu’aucun égyptologue ne l’ait jamais interprété justement. Admettons qu’ils n’avaient pas ma largesse d’esprit, ou qu’ils aient été, eux-aussi, de mèche avec les forces obscures. Car une fois la traduction effectuée, on peut y lire ce simple mot, suivi de trois points d’exclamation : cervelle. Le tout répété en d’autant d’occurrences que la page peut en contenir. C’est donc sans aucune réserve que je peux l’affirmer : le scribe accroupi était un zombi. Je frissonne à l’idée du sort qui attendit le pauvre artiste qui réalisa cette œuvre : le regard affamé du scribe est déjà un indice insoutenable.


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Jour 5

jour 5J’ai fait une découverte qui ne fait que conforter ma théorie selon laquelle le musée est utilisé comme base avancée d’une race extraterrestre, probablement les Coldasiens de Polaris ou les Zeta Reticuliens d’Orion. J’examinais Le ravissement de saint Paul, de Zampieri, trouvant au dit saint Paul un regard pas si ravi que ça, et aux trois anges des airs franchement vicelards. Il y avait anguille sous roche. Que regardait saint Paul, là-haut, dans les cieux ? Et ses bras dressés ? Pour se protéger de quoi ? De qui ? J’ai donc, avec bien des précautions, retiré la partie supérieure du cadre. Et la vérité m’a heurté de plein fouet avec véhémence dans mes yeux éberlués. Le haut du cadre cachait un engin extraterrestre (type vaisseau-mère à double soucoupe et propulsion quantique – donc, Zeta Reticulien sans aucun doute). J’ai eu mal pour saint Paul. Je sais ce dont ces barbares sont capables. Mais j’aurais trouvé la rage plus à propos que l’expression de résignation qu’il affichait. Enfin, tout le monde n’a pas la résistance psychique d’un agent des affaires artistico-ésotériques.
J’ai pris quelques clichés, puis j’ai dessiné, par-dessus le vaisseau-mère, l’USS Enterprise. Je sais bien que cela n’empêchera pas cette race de fils de putes d’extraterrestres de venir coller des sondes anales dans le trou du cul des bons citoyens de la planète Terre, mais le symbole est fort : nous savons qu’ils sont là, et la résistance s’organise ! Enfin, moi je le sais. Et je suis du genre résistant.


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Jour 4

jour 4Chapelle du mastaba d’Akhethétep. Ce matin, j’y ai découvert un cadavre dans un triste état, dévoré en partie, la gorge arrachée, les viscères à l’air. De nombreux lambeaux d’une chair blanche et filandreuse manquaient. J’ai tout de suite reconnu la victime. Il s’agissait d’un des illuminés qui restent en stase devant les tentacules manquants de la Vénus de Milo. J’ai cherché le coupable, que j’ai retrouvé sans grand mal (j’ai une certaine expérience des tueurs en série et des motifs qui les poussent au crime – ce qui fut d’une grande aide). J’ai retrouvé Gonflette, repus, le ventre ballonné, qui somnolait dans un coin du mastaba. Je crois que ce chat n’en est pas vraiment un (j’hésite entre goule, vampire, ogre, démon…). Ou est-ce l’odeur de poisson qui émane des illuminés qui l’aura attiré, le trompant sur la nature du festin promis ? Je n’y crois guère.
Je vais dorénavant garder un œil attentif sur cette créature, dont le diabolisme ne tardera pas à percer au grand jour. Sauf si c’est un vampire.


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Jour 3

jour 3 1jour 3 2Cette nuit, j’ai attrapé mon premier vampire. Alerté par des bruits de succion provenant du département des arts graphiques, section XVIe siècle, je suis entré à pas feutrés. Il était là, immobile, les deux crocs plantés dans l’Etude pour la création d’Adam de la chapelle Sixtine, de Michel-Ange. Je ne savais pas que ces viles créatures pouvaient se nourrir d’art. On en découvre chaque jour… À peine avais-je tendu la main vers mon pieu de sécurité que le vampire s’est métamorphosé, fuyant à coups d’ailes sombres et membraneuses vers sa cache, ou une autre salle plus tranquille. Mais on ne me la fait pas. Je suis un expert. Une heure plus tard, je le retrouvais les crocs plantés dans le Guerrier antique et son serviteur de Toussaint Dubreuil. Et cette fois-ci, je fus plus rapide que lui. Je sais maintenant que les vampires ont un faible pour les sanguines. Il va falloir que je vérifie qu’il n’y a pas des démons qui traînent à la section dessins.


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Jour 2

jour 2J’ai repéré d’étranges individus qui s’amassent régulièrement Salle Sully. Des hommes grands, maigres, aux membres étiques, au visage poissonneux (gros yeux protubérants, lèvres charnues qui bavent des bulles de salive, joues écailleuses) et aux doigts quasiment palmés. Et ils puent la marée. Ils restent des heures entières devant la Vénus de Milo, répétant d’un ton guttural, et d’une façon incantatoire, un mot étrange, qui ressemble peu ou prou à : Kotoulou. Peu avant la fermeture, j’ai réussi à en isoler un, et l’ai dûment interrogé. Au début, il refusait de collaborer, mais j’ai découvert qu’il avait une peur intense de Gonflette, le gros chat du gardien du musée. Ce qui m’a permis d’obtenir quelques renseignements. Il apparait que tous ces individus font partie d’une secte qui vénère une sorte de vieux dieu glougloutant, et dont la Vénus de Milo serait une des effigies. J’aurais sans doute rangé cette assertion dans le tiroir des fabulations mystiques s’il ne m’avait pas montré une vielle gravure représentant la statue avant qu’elle n’ait été privée de ses deux bras. Bras ?… Non. On y voit clairement deux appendices qui se ramifient en une multitude de longs tentacules des plus effrayants. On comprend mieux, au vu de la complexité de l’œuvre originale, que cette partie, fragile, n’ait pas survécu au temps. Le sujet m’a aussi juré que Kotoulou était sur le point de se réveiller, et qu’il punirait de mort atroce et de souffrance éternelle tous ceux qui ne lui ont pas rendu hommage. J’ai aussitôt fait inculper le sujet pour outrage, actes d’intimidation, menace de mort atroce et de souffrance éternelle à l’égard d’un agent spécial, et je l’ai fait déférer à la prison haute sécurité de Pouilly-les-Bains.
Pour l’instant, je ne sais pas trop quoi en déduire (mais ça va se décanter, c’est certain).


Louvre-Garou

Agent Wolf Duclotillon. Officine Nationale d’Investigation et d’Enquêtage.

Jour 1

jour 1

Les collègues sont persuadés qu’on m’a collé dans un placard à cause de mes idées fantaisistes. Sur la triangulation divine. Ou la pyramidalité de l’ordonnancement stellaire. Ou la parallélitude des mondes antérieurs. Ou l’existence de la résilience fantomatique… Ou… Je vous épargne la liste exhaustive.
La vérité, c’est que, un, le Louvre n’est pas un placard, et que, deux, j’ai manœuvré, avec beaucoup de subtilité, de diplomatie et d’intelligence pour y être muté. Je suis donc le premier agent affecté aux affaires artistico-ésotériques. Et ma mission commence bien. Déjà une découverte, même si je ne sais encore pas trop quoi en déduire (mais ça va se décanter, c’est certain) : les nuits de pleine lune, la Joconde se transforme en femme à barbe.


Western

Capturé par les Nez-Percés, Dakota Bob est attaché au totem. Le grand sorcier s’approche.
— Visage pâle, on m’a dit que tu savais faire parler la poudre.
— Tout à fait.
— Et qu’est-ce qu’elle te raconte ?
— Des histoires de sang.


Western

Irma la Pulpeuse, seule dans sa chambre, s’endormait en écoutant chanter les colts.
Loin de là, dans les plaines du Colorado, Winchester Jim, le cœur lourd, pensait à Irma la Pulpeuse en écoutant chanter les coyotes.
La conquête de l’ouest était assurément une affaire de mélomanes.


Kasatchok !

Boris et Igor, en arpentant les monts du Caucase, ont fait une découverte assez stupéfiante. Une très vieille bouteille (de vodka peut-être, ou d’huile de ricin ?) où subsiste un reste d’étiquette. On peut y lire « Concentré de foi droite ».
— C’est vieux, dit Boris.
— Très vieux, répond Igor.
— Ça doit être magique, dit Boris.
— Ça peut être magique, répond Igor.
— Tu crois qu’il y a un génie ou un djinn dedans, et que si nous la débouchons, il réalisera trois de nos souhaits pour nous remercier de l’avoir libéré, dit Boris.
— Je le crois, répond Igor.
Boris et Igor débouchent la bouteille. Il n’en sort aucun génie. Par contre le bouchon fait un pope.


Kasatchok !

Quand Boris remonte un wagon de charbon, Stakhanov sort dix bennes entières de diamants. Quand Igor compose une ode aux soviets, Stakhanov écrit dix opéras à la gloire de Staline. Quand Boris écope les cales du Potemkine, Stakhanov vide la mer d’Aral. Quand Igor tapisse les murs de la Loubianka, Stakhanov construit dix camps dans la Kolyma. Quand Boris creuse une tombe, Stakhanov se prend le piolet d’Igor entre les omoplates. Avènement de l’homme nouveau oui, mais pas avènement de l’homme fayot. Faut pas chauffer Boris et Igor quand ils œuvrent pour rendre le monde meilleur.


Kasatchok !

Napoléon, qui passait par la Russie après s’être fait contemplé par quarante siècles, s’arrête dans la petite ferme très rustique de Boris.
Bonjour, ami moujik. Sais-tu où se trouve Moscou ? L’ambiance est plutôt plombée parmi mes troupes qui piétinent dans la neige la boue la neige fondue la neige écarlate la boue fondue le sang de neige écarlate. J’ai besoin de faire un break, pacifier quelques princes rois tsars, distribuer quelques Code civil à la sortie des églises, etc.
Boris grimace, baisse un regard bleu de glace vers le pergélisol et crache un nuage de buée.
Igor, qui passe par là sur son cheval tout d’os et de chair maigre, se gratte sa longue barbe prêtée par un pope pour le protéger de l’hiver rigoureux.
Bonjour, cavalier plutôt singulier, réponds-moi puisque ton collègue est aussi loquace qu’un mois de janvier sur le lac Baïkal. Et tu pourras danser avec Lili la putain du Faubourg Saint-Marcel.
Mais Napoléon n’obtient comme réponse que le crissement du blizzard.
Il repart en grommelant. Paris est loin, Joséphine est loin, les plaines sont longues, vides de vies, brûlées comme des chemins d’enfer glacé, les fleuves si profonds sous leur fine peau de gel qui les déguise en miroirs et les autochtones aimables comme des baïonnettes. Il aurait tant aimé défiler devant le Kremlin. La chaleur des bordels de Moscou, l’usine de chapka, le samovar qui sent bon la bergamote et le thé ramené de la lointaine Chine, les fourrures d’hermine. L’âme russe…
Boris et Igor jettent leur dernière bûche dans la cheminée, font brûler la ferme, et partent vers Moscou. La chaleur, on la partagera peut-être avec eux. Ils ont si bien combattu en restant aussi charitables que l’hiver, aussi hospitaliers qu’une terre brûlée.


Kasatchok !

Boris, un couteau entre les dents, s’apprête comme chaque matin à manger des petits enfants. Igor, tout aussi bolchevik, crie dans l’air glacial de l’aube que la lutte des classes, c’était vraiment trop classe. Quand la nouvelle tombe que le camarade Trotski s’est pris un piolet dans le dos, un accident lors d’une chasse au mouflon, ni l’un ni l’autre ne moufte. Le commissaire politique le répète chaque matin : « La dictature du prolétariat, c’est pas un truc de bourgeois. Les vacances au Mexique à jouer à l’alpiniste, c’est la mort du communiste. »


Kasatchok !

Boris, responsable de l’atelier de production de boulons No 1 de Perm a rendez-vous avec Igor, responsable de l’atelier de production de vis No 7 de Youkst. On s’échange les produits réalisés, et, après un examen méticuleux et une réunion avec les responsables du plan quinquennal boulon-vis, on en déduit que un, le capitalisme fait de moins bons boulons, que deux, le capitalisme fait de moins bonnes vis. Et peut-être que le capitalisme fait des vis qui rentrent dans les boulons, mais c’est le peuple qui en paie le prix, parce que c’est le peuple qu’on exploite, et tout ça pour que la bourgeoisie puisse monter des meubles IKEA dans la luxure et la débauche. L’égalité est une chose primordiale. Il est donc vital que les boulons soient égaux aux vis, et que les vis soient égales aux boulons. Boris et Igor s’en retournent à leur usine respective avec la certitude d’avoir rendu le monde plus juste


Kasatchok !

4 octobre 1957
Boris suit des yeux un minuscule point luminescent qui traverse la nuit étoilée. Igor tend l’oreille, tentant de distinguer un faible bip venant de loin, très loin, dans le firmament silencieux de l’automne. Octobre, se disent-ils. C’est le meilleur mois pour s’en aller dans l’espace faire des révolutions.


Kasatchok !

Boris et Igor aimaient beaucoup la vieille église de Saint-Kizmo. Un crétin l’a arrosée de vodka après minuit. La voilà transformée en Kremlin.


Kasatchok !

Boris et Igor écoutent le canon tirer ses salves en direction de la Pologne. Tout cela ne serait finalement rien de plus qu’un quelconque exercice militaire si le canon tirait des boulets. Mais il tire des cendres. Ce qui est déjà assez singulier. Les cendres d’un homme qu’on a auparavant dépecé. Ce qui est sauvagement original. Un homme qui était tsar. Là, on fait très fort. Et même si Boris et Igor savent que Dimitri était un usurpateur, un faux Dimitri donc, ils se disent qu’on fait preuve d’un certain manque d’élégance. Mais les temps sont troubles, les assassinats se succèdent et les tsars, qu’ils soient légitimes ou non, tombent comme des mouches. Ils laissent les nouveaux prétendants s’étriper et s’engagent dans le cirque de Moscou. L’évènement leur a inspiré un numéro inédit. Ils deviendront les premiers hommes canons. Qui sait : si le succès est au rendez-vous, peut-être qu’un jour ils seront engagés par le cirque Krups, et, à leur mort, leurs cendres atteindront le Panthéon.


Kasatchok !

Souvent Olga confondait Boris avec Igor, ce qui ne gênait guère Igor, mais excédait Boris. Qui se vengeait en se faisant passer pour Igor auprès de Svetlana. Il y a comme un air de rébellion dans l’air, marmonnait Boris. Les anarchistes fleurissent dans toutes les villes, les attentats sont meurtriers. Le monde change, répondait Igor. Peut-être que nous aurons une révolution au printemps. Nous vendangerons les pampres de la nouvelle humanité si la rébellion vient en octobre, grommelait Boris, en attrapant quelques flocons égarés de sa langue rose. Le tsar a la mauvaise mine de son petit-fils quand ce dernier se fait du mauvais sang. Bleu ou rouge, il coule dans des veines faibles comme celle d’un paysan couché dans la terre noire dont même l’hiver ne veut plus. Le monde changera. Peut-être Olga aimera Boris en ne pensant plus à Igor, peut-être que Svetlana ne dansera plus en tutu sur les planches du Théâtre Mariinsky. Et, dans la nuit où glissaient d’adorables traîneaux portant des femmes d’hermines et de joyaux d’ambre, la volonté du peuple taillait en pièces un empereur encore accroché par ses crocs sanglants à la gorge d’un peuple de muets, dont le cœur gonflé de rage lorgnait avec toujours plus d’insistance la faucille et le marteau.


Kasatchok !

Boris a trouvé le nez d’Igor dans une miche de pain. Igor est très fâché, surtout qu’il a une envie pressante d’éternuer. Le nez d’Igor décide de devenir le premier nez à danser au Bolchoï. Pourtant, tarte tarin aurait été un meilleur choix. Ou conseiller d’État. Boris se fait arrêter par la police secrète tsariste pour détention illégale d’un pif gadget. Igor éternue finalement par les oreilles. Le nez d’Igor, trouvant que tout cela commence à sentir le cramé, projette de s’exiler dans le Roussillon. Il est arrêté par les vopos alors qu’il tente de faire le mur de Berlin. Igor tente de recoller les morceaux en se faisant incarcérer dans la même cellule que son nez. Boris, blasé, erre comme une âme en peine sur la perspective Nevski. L’Okhrana décide finalement de libérer le nez, mais envoie Boris et Igor en Sibérie (Igor éternuera par le nez de Boris, ce qui leur fera les pieds, à l’un comme à l’autre). À la fin, tout le monde se réveille, Boris avec un pain dans le zen, Igor avec un nouveau-nez, et tous les deux se demandent si cette histoire n’était pas seulement un délire de malade. Ou un truc de gogol.


Kasatchok !

C’est un peu bizarre, dit Boris à Igor. Tu vois, là, entre Staline et Beria. J’étais persuadé que j’étais sur la photo. Maintenant, plus rien, un vide un peu flou, comme si on m’avait effacé.
Hum, répond Igor. Ça me parait bien fumeux ton histoire. Tu délires.
Tu as raison, il n’y… raison… m’inquiéter, j’ai toujours… parmi les… aux côtés… petit père du…
Oh ! Tu es en train de t’effacer de cette micronouvelle ! Peut-être que finalement tu es un ennemi de la microlittérature soviétique. Que tu… Euh… Je parle à qui, là ?


Kasatchok !

Boris vient d’abattre un loup en lui jetant un Pierre sur la tête. Igor se dit que tout part à vau-l’eau, que le monde ne tourne plus rond, ni Boris d’ailleurs. C’est le début de la fin. Mais non, répond Boris. C’est juste un conte à rebours.


Kasatchok !

Boris et Igor, satellisés dans la station Mir, croient avoir entendu un lointain jappement. La constellation du chien ? Peut-être. Ou le fantôme de Laïka qui erre dans l’espace, quémandant aux cosmonautes de passage l’esprit d’un os ou le spectre d’une caresse sur la tête. Boris et Igor, qui ont un grand cœur, ouvrent le SAS et lancent un vieux casque dans le vide interstellaire. C’est la meilleure balle qu’ils puissent trouver.


Kasatchok !

Kachtcheï l’Immortel a dans sa collection deux nouvelles pièces. Boris, en granit rose, belle posture, expression un peu figée, et Igor, marbre de carrare, saisi à un moment opportun, un rictus d’étonnement se mêlant à une pincée d’appréhension sur son visage pétrifié. C’est parfait. D’autant plus que l’un comme l’autre ont un bras tendu, ce qui fera un excellent perchoir pour ce piaf d’or et de flammes qui passe le plus clair de son temps à larguer des fientes sur ses filles, toutes de satin et de brocart vêtues, ce qui lui coûte une blinde en service lavandières. Puis ça fera de la compagnie au petit Ivan, toujours en mode statue à baver devant princesses et pommes d’or. Y a de la matière, c’est indiscutable, se dit Kachtcheï l’Immortel. Un bon auteur en aurait fait un merveilleux conte. Aujourd’hui, on va se satisfaire d’une micronouvelle.


Kasatchok !

Allez, viens Boris, ce soir on oublie tous nos soucis. Une bonne bouteille de vodka et quelques filles faciles.
Oui, Igor, un peu de petite eau pour réchauffer notre cœur engourdi par l’hiver sibérien. Et pour s’assurer que la fonction crée toujours l’organe, un peu d’Oural sexe.


Kasatchok !

Boris est heureux d’annoncer qu’il a décroché un rôle dans le prochain film d’Eisenstein. Igor, moqueur, lui demande s’il va jouer le landau qui dévale les escaliers d’Odessa. Ce qui n’est pas très drôle, vu que la grande cicatrice qui barre le front de Boris, c’est une séquelle de son accident de poussette lorsqu’il était petit moujik dans la lointaine Yakoutie. Il est aussi un peu jaloux. Il devait jouer Von Balk, grand-maître des chevaliers teutoniques, dans Alexandre Nevsky. Mais son plan est tombé à l’eau.


Kasatchok !

Boris et Igor font du stop dans la taïga. S’arrête une maison montée sur pattes de poulet. La porte s’ouvre. Boris hésite, Igor hésite. Une vieille, au visage ravagé par la lèpre, la peste bubonique et le botox, penche la tête. Bon, vous montez les moujiks ? Boris et Igor montent. À l’intérieur, ça sent le cadavre et la viande rôtie. Des formes hystériques s’agitent un instant dans l’immense four puis s’apaisent. Malgré le grincement permanent du bois et la vaisselle qui carillonne à chaque cahot, on croirait entendre quelques gémissements provenant d’une autre pièce. La vieille toute de loques puantes vêtue, les cheveux de serpents de graisse et le sourire de bave de sangsue, leur sert du thé. Qui se trouve être excellent. Faut pas s’arrêter aux apparences, dit-elle. Je suis une femme très bien, je sais recevoir. Quelques heures plus tard, ils arrivent aux abords de Iakoutsk. Boris et Igor remercient la babouchka et descendent. Si vous savez pas quoi faire de vos mômes pour les vacances, je fais aussi centre aéré. Boris et Igor hochent de la tête. Ils y penseront.


Kasatchok !

Boris berce contre sa poitrine une petite flaque d’eau qu’il a recueillie dans le creux de ses mains.
— Tu l’aimais ? demande Igor.
— Trop. J’ai voulu réchauffer son cœur. Je n’aurais jamais dû la serrer si fort contre moi.
— Vous étiez destinés à vivre l’un près de l’autre.
— Tu crois ça, Igor ?
— Je le sais. Laisse-la maintenant. Elle te reviendra quand le moment sera bon.
Boris écarte les mains. Un maigre filet d’une eau cristalline file jusqu’au sol printanier. Puis il se coiffe de la couronne de lys qui vient d’éclore. Le moment est toujours bon quand il s’agit d’aimer.


Kasatchok !

Boris croise Raspoutine en allant chercher un samovar pour la tsarine. Le moine titube, grognant dans sa barbe grasse, ses yeux hallucinés roulant dans leur orbite. Encore ses excès de boisson, marmonne Igor en détournant le regard. Il a dû passer la journée à forniquer avec des dames de la haute, comme toujours. C’est de la sauce tomate qu’il a sur le corps et au milieu du front, s’interroge Boris, alors que le mystique libertin s’affale de tout son long sur le tapis du Daghestan. L’enculé, il va tout tacher le mobilier de la tsarine. Viens Igor, on le roule dans les rideaux et on le jette dans la Neva. Ça va le dégriser, ce gros con.


Kasatchok !

Boris et Igor, à bord de leur capsule Voskhod, s’en vont tranquillement vers Vénus.
— C’est long, le voyage, dit Igor. On aurait mieux fait d’aller sur Mars.
— Voyons, répond Boris. Mars nous est déjà acquise.
— Ah ?
— Mars la rouge… Tu peux suivre un peu, s’il te plaît.
— Ah, bien sûr, où avais-je la tête. C’est pour ça le vaisseau cargo avec des millions de tonnes de peinture rouge qu’on tire derrière nous ?
— Affirmatif, camarade. Et aussi les deux pinceaux dans la boîte à gants.


Kasatchok !

Polygone de Semipalatinsk. Boris, qui bosse ici depuis cinq ans, brille. Par son engagement, son abnégation devant le travail, l’énergie qu’il dépense pour  construire le monde nouveau. Tu brilles aussi la nuit, lui dit Igor. Vert fluo. Boris hausse les épaules, et se ressert une rasade de vodka avec une de ses huit mains.


Kasatchok !

Aujourd’hui, Boris s’est levé de bonne humeur. Le ciel gris de la Kolyma est dégagé, pour une fois, et une certaine atmosphère de jovialité plane sur le goulag. Igor a déjà sa pioche sur l’épaule, prêt à partir extraire l’or qu’il doit quotidiennement extraire. Même s’il se demande bien à quoi ça sert d’extraire de l’or. C’est pas un peu symbolique de la richesse aristocratique tout ça ? Il ne voudrait pas une nouvelle fois être confondu avec un ennemi du peuple. Et en reprendre pour trente ans. Mais Boris le rassure. L’or, on s’en fout. C’est creuser qui importe. C’est comme ça que l’on devient un homme nouveau. Et si on sort une tonne ce matin de la mine, on pourra peut-être faire du patin à glace sur notre cul sur le fleuve gelé. Cool ! s’écrie Boris. Vive les Grandes Purges !


Règlements de contes

Ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants. Ce qui signifia la fin de leur trépidante existence. Avant, ils avaient été aventuriers, amoureux éperdus, jeunes prétendants se mesurant aux vicissitudes du destin, ballottés par la vie dans tout ce qu’elle a d’imprévisible, de plus passionnant. Maintenant, l’histoire était finie. Et c’était une grande tristesse de savoir que tout ce qui les avait poussés à se surpasser, à lutter contre les éléments déchaînés, à se mesurer à ceux qui se dressaient en muraille indéfectible contre leur accession au bonheur, appartenait désormais au passé. Il ne leur restait plus rien à prouver. Il avait atteint leur petite utopie personnelle, leur état de finitude, leur paradis éternel qui s’était scellé par un mariage et se résumait à avoir beaucoup d’enfants. Ils tentèrent de se convaincre qu’il restait des choses à découvrir, encore, qu’ils pouvaient trouver quelque intérêt à cette situation éternellement figée, et, constatant qu’ils n’avaient plus rien à attendre de l’avenir, ils se jetèrent main dans main du haut du donjon, leur dernier acte de révolte, leur soubresaut de passion, laissant à leurs nombreux enfants le rôle d’affronter vaillamment le monde merveilleux des contes jusqu’à ce qu’ils réduisent toute la beauté et la folie de la vie à un mariage et à d’autres beaucoup d’enfants.


Règlements de contes

Ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants. Les garçons ressemblaient tous à Georges Brassens, les filles à Staline, et les autres à Pierre Bellemare, ce qui était assez miraculeux, même dans un conte de fées. Le roi, leur père, fit une chorale avec les premiers, un groupe parlementaire ultra-révolutionnaire mexicain avec les secondes, et rien avec les troisièmes. Ce n’est que bien plus tard qu’il commença à soupçonner quelques ressemblances coupables avec son cousin, le peu connu mais très traître Prince Moustache. Il lui fit couper la tête. Et il put continuer à avoir beaucoup d’enfants. Qui ressemblaient, pour les garçons, à Raspoutine, pour les filles, à Karl Marx et, pour les autres, à Demis Roussos. Furieux, il enfila sa légendaire armure et empoigna sa non moins légendaire épée et partit à la recherche de l’infâme Barbapapa. Lui aussi allait payer le prix fort pour avoir fait des galipettes avec la reine, que le roi commençait à trouver quand même un poil volage.


Règlements de contes

Ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants. Malheureusement, il ne restait plus aucune place dans le livre de conte. Ils durent se contenter du peu d’espace qu’il existe entre la dernière page et la couverture arrière, s’entassant dans un monde sans aventures, sans couleurs, sans public, et sombrèrent rapidement dans la dépression, ignorés de tous, livrés au néant.


Règlements de contes

Ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants. À qui ils apprirent dès leur plus jeune âge à torturer les dragons, bouffer les belles-mères, étêter les ogres, brûler les baraques en pain d’épice, écorcher les loups, briser les quenouilles, concasser les nains, bâillonner les fées, arracher les yeux des sorcières, exploser les citrouilles à coups de masse, faire de la compote des pommes et des confitures des grand-mères.
On n’est jamais trop prudent.


Règlements de contes

Ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants. Qu’ils déguisaient en lapins et envoyaient dans la forêt avec des paniers d’œufs colorés le jour de Pâques. Malheureusement, les petits ne revenaient jamais. On ne retrouvait que les œufs, couvés par des loups bien gras, qui ne pouvaient jamais renseigner les parents sur le devenir des petiots. Ils n’avaient vu que les œufs, dont ils s’occupaient par solidarité avec les poules, et qu’on serait bien inspirés, disaient-ils, de faire en chocolat, en sucre ou en frangipane. Le dessert, c’est sacré.


Règlements de contes

Ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants. On aurait pu craindre que cette natalité débordante n’entraîne une rapide surpopulation du royaume. Heureusement, à la même époque, Monsieur et Madame Ogre s’étaient mariés et avaient, eux aussi, eu beaucoup d’enfants. Ce qui occupa les enfants des uns et des autres, et limita sérieusement l’explosion démographique.


Règlements de contes

Ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants. Qui étaient plus insupportables les uns que les autres.
Le roi leur dit un jour : J’en peux plus, vous me les brisez ! Si ça continue, je vais finir à plat.
Ils répondirent : C’est ce qui arrive quand on vit dans un conte d’œufs frais.


Règlements de contes

Ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants. Qu’ils abandonnaient avec trois pièces d’or dans les bas-fonds de la ville, dans la forêt profonde avec un quignon de pain en poche, dans un couffin sur le fleuve, aux portes d’une église avec un médaillon autour du cou. C’était, leur semblait-il, la meilleure façon d’élever leurs enfants.


Règlements de contes

Ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants. Qu’ils inscrivirent à la fac de droit. Quand ils atteignirent l’âge mûr, on fit un grand festin de moult venaisons et maints poissons et légumes du terroir. Et on mangea beaucoup d’avocats, car c’était très exotique, et délicieusement anthropophage.


Règlements de contes

Ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants. Que Blanche-Neige remplissait de nitroglycérine avant de les envoyer en vacances chez sa belle-mère.


Règlements de contes

Ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants. Qu’ils prirent pour des nains, car ils étaient petits. Le Prince répudia Blanche-Neige, accusée d’avoir fauté avec un des sept nains, ou peut-être même avec les sept. Elle s’en fut dans la forêt sombre aux habitants sauvages et frusques et fut recueillie par les sept géants. Cette fois-ci, se dit-elle, on me foutra la paix. C’est alors qu’arriva le Petit Tailleur. Et, peu de temps après, ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants. Qu’ils prirent pour des nains, car ils étaient petits. Ce qui n’inquiéta pas le Petit tailleur, qui ne s’attendait certainement pas à avoir des géants pour héritiers.


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