Archives de Catégorie: 11 Kasatchok !

Kasatchok !

Boris et Igor, en arpentant les monts du Caucase, ont fait une découverte assez stupéfiante. Une très vieille bouteille (de vodka peut-être, ou d’huile de ricin ?) où subsiste un reste d’étiquette. On peut y lire « Concentré de foi droite ».
— C’est vieux, dit Boris.
— Très vieux, répond Igor.
— Ça doit être magique, dit Boris.
— Ça peut être magique, répond Igor.
— Tu crois qu’il y a un génie ou un djinn dedans, et que si nous la débouchons, il réalisera trois de nos souhaits pour nous remercier de l’avoir libéré, dit Boris.
— Je le crois, répond Igor.
Boris et Igor débouchent la bouteille. Il n’en sort aucun génie. Par contre le bouchon fait un pope.

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Kasatchok !

Quand Boris remonte un wagon de charbon, Stakhanov sort dix bennes entières de diamants. Quand Igor compose une ode aux soviets, Stakhanov écrit dix opéras à la gloire de Staline. Quand Boris écope les cales du Potemkine, Stakhanov vide la mer d’Aral. Quand Igor tapisse les murs de la Loubianka, Stakhanov construit dix camps dans la Kolyma. Quand Boris creuse une tombe, Stakhanov se prend le piolet d’Igor entre les omoplates. Avènement de l’homme nouveau oui, mais pas avènement de l’homme fayot. Faut pas chauffer Boris et Igor quand ils œuvrent pour rendre le monde meilleur.


Kasatchok !

Napoléon, qui passait par la Russie après s’être fait contemplé par quarante siècles, s’arrête dans la petite ferme très rustique de Boris.
Bonjour, ami moujik. Sais-tu où se trouve Moscou ? L’ambiance est plutôt plombée parmi mes troupes qui piétinent dans la neige la boue la neige fondue la neige écarlate la boue fondue le sang de neige écarlate. J’ai besoin de faire un break, pacifier quelques princes rois tsars, distribuer quelques Code civil à la sortie des églises, etc.
Boris grimace, baisse un regard bleu de glace vers le pergélisol et crache un nuage de buée.
Igor, qui passe par là sur son cheval tout d’os et de chair maigre, se gratte sa longue barbe prêtée par un pope pour le protéger de l’hiver rigoureux.
Bonjour, cavalier plutôt singulier, réponds-moi puisque ton collègue est aussi loquace qu’un mois de janvier sur le lac Baïkal. Et tu pourras danser avec Lili la putain du Faubourg Saint-Marcel.
Mais Napoléon n’obtient comme réponse que le crissement du blizzard.
Il repart en grommelant. Paris est loin, Joséphine est loin, les plaines sont longues, vides de vies, brûlées comme des chemins d’enfer glacé, les fleuves si profonds sous leur fine peau de gel qui les déguise en miroirs et les autochtones aimables comme des baïonnettes. Il aurait tant aimé défiler devant le Kremlin. La chaleur des bordels de Moscou, l’usine de chapka, le samovar qui sent bon la bergamote et le thé ramené de la lointaine Chine, les fourrures d’hermine. L’âme russe…
Boris et Igor jettent leur dernière bûche dans la cheminée, font brûler la ferme, et partent vers Moscou. La chaleur, on la partagera peut-être avec eux. Ils ont si bien combattu en restant aussi charitables que l’hiver, aussi hospitaliers qu’une terre brûlée.


Kasatchok !

Boris, un couteau entre les dents, s’apprête comme chaque matin à manger des petits enfants. Igor, tout aussi bolchevik, crie dans l’air glacial de l’aube que la lutte des classes, c’était vraiment trop classe. Quand la nouvelle tombe que le camarade Trotski s’est pris un piolet dans le dos, un accident lors d’une chasse au mouflon, ni l’un ni l’autre ne moufte. Le commissaire politique le répète chaque matin : « La dictature du prolétariat, c’est pas un truc de bourgeois. Les vacances au Mexique à jouer à l’alpiniste, c’est la mort du communiste. »


Kasatchok !

Boris, responsable de l’atelier de production de boulons No 1 de Perm a rendez-vous avec Igor, responsable de l’atelier de production de vis No 7 de Youkst. On s’échange les produits réalisés, et, après un examen méticuleux et une réunion avec les responsables du plan quinquennal boulon-vis, on en déduit que un, le capitalisme fait de moins bons boulons, que deux, le capitalisme fait de moins bonnes vis. Et peut-être que le capitalisme fait des vis qui rentrent dans les boulons, mais c’est le peuple qui en paie le prix, parce que c’est le peuple qu’on exploite, et tout ça pour que la bourgeoisie puisse monter des meubles IKEA dans la luxure et la débauche. L’égalité est une chose primordiale. Il est donc vital que les boulons soient égaux aux vis, et que les vis soient égales aux boulons. Boris et Igor s’en retournent à leur usine respective avec la certitude d’avoir rendu le monde plus juste


Kasatchok !

4 octobre 1957
Boris suit des yeux un minuscule point luminescent qui traverse la nuit étoilée. Igor tend l’oreille, tentant de distinguer un faible bip venant de loin, très loin, dans le firmament silencieux de l’automne. Octobre, se disent-ils. C’est le meilleur mois pour s’en aller dans l’espace faire des révolutions.


Kasatchok !

Boris et Igor aimaient beaucoup la vieille église de Saint-Kizmo. Un crétin l’a arrosée de vodka après minuit. La voilà transformée en Kremlin.


Kasatchok !

Boris et Igor écoutent le canon tirer ses salves en direction de la Pologne. Tout cela ne serait finalement rien de plus qu’un quelconque exercice militaire si le canon tirait des boulets. Mais il tire des cendres. Ce qui est déjà assez singulier. Les cendres d’un homme qu’on a auparavant dépecé. Ce qui est sauvagement original. Un homme qui était tsar. Là, on fait très fort. Et même si Boris et Igor savent que Dimitri était un usurpateur, un faux Dimitri donc, ils se disent qu’on fait preuve d’un certain manque d’élégance. Mais les temps sont troubles, les assassinats se succèdent et les tsars, qu’ils soient légitimes ou non, tombent comme des mouches. Ils laissent les nouveaux prétendants s’étriper et s’engagent dans le cirque de Moscou. L’évènement leur a inspiré un numéro inédit. Ils deviendront les premiers hommes canons. Qui sait : si le succès est au rendez-vous, peut-être qu’un jour ils seront engagés par le cirque Krups, et, à leur mort, leurs cendres atteindront le Panthéon.


Kasatchok !

Souvent Olga confondait Boris avec Igor, ce qui ne gênait guère Igor, mais excédait Boris. Qui se vengeait en se faisant passer pour Igor auprès de Svetlana. Il y a comme un air de rébellion dans l’air, marmonnait Boris. Les anarchistes fleurissent dans toutes les villes, les attentats sont meurtriers. Le monde change, répondait Igor. Peut-être que nous aurons une révolution au printemps. Nous vendangerons les pampres de la nouvelle humanité si la rébellion vient en octobre, grommelait Boris, en attrapant quelques flocons égarés de sa langue rose. Le tsar a la mauvaise mine de son petit-fils quand ce dernier se fait du mauvais sang. Bleu ou rouge, il coule dans des veines faibles comme celle d’un paysan couché dans la terre noire dont même l’hiver ne veut plus. Le monde changera. Peut-être Olga aimera Boris en ne pensant plus à Igor, peut-être que Svetlana ne dansera plus en tutu sur les planches du Théâtre Mariinsky. Et, dans la nuit où glissaient d’adorables traîneaux portant des femmes d’hermines et de joyaux d’ambre, la volonté du peuple taillait en pièces un empereur encore accroché par ses crocs sanglants à la gorge d’un peuple de muets, dont le cœur gonflé de rage lorgnait avec toujours plus d’insistance la faucille et le marteau.


Kasatchok !

Boris a trouvé le nez d’Igor dans une miche de pain. Igor est très fâché, surtout qu’il a une envie pressante d’éternuer. Le nez d’Igor décide de devenir le premier nez à danser au Bolchoï. Pourtant, tarte tarin aurait été un meilleur choix. Ou conseiller d’État. Boris se fait arrêter par la police secrète tsariste pour détention illégale d’un pif gadget. Igor éternue finalement par les oreilles. Le nez d’Igor, trouvant que tout cela commence à sentir le cramé, projette de s’exiler dans le Roussillon. Il est arrêté par les vopos alors qu’il tente de faire le mur de Berlin. Igor tente de recoller les morceaux en se faisant incarcérer dans la même cellule que son nez. Boris, blasé, erre comme une âme en peine sur la perspective Nevski. L’Okhrana décide finalement de libérer le nez, mais envoie Boris et Igor en Sibérie (Igor éternuera par le nez de Boris, ce qui leur fera les pieds, à l’un comme à l’autre). À la fin, tout le monde se réveille, Boris avec un pain dans le zen, Igor avec un nouveau-nez, et tous les deux se demandent si cette histoire n’était pas seulement un délire de malade. Ou un truc de gogol.


Kasatchok !

C’est un peu bizarre, dit Boris à Igor. Tu vois, là, entre Staline et Beria. J’étais persuadé que j’étais sur la photo. Maintenant, plus rien, un vide un peu flou, comme si on m’avait effacé.
Hum, répond Igor. Ça me parait bien fumeux ton histoire. Tu délires.
Tu as raison, il n’y… raison… m’inquiéter, j’ai toujours… parmi les… aux côtés… petit père du…
Oh ! Tu es en train de t’effacer de cette micronouvelle ! Peut-être que finalement tu es un ennemi de la microlittérature soviétique. Que tu… Euh… Je parle à qui, là ?


Kasatchok !

Boris vient d’abattre un loup en lui jetant un Pierre sur la tête. Igor se dit que tout part à vau-l’eau, que le monde ne tourne plus rond, ni Boris d’ailleurs. C’est le début de la fin. Mais non, répond Boris. C’est juste un conte à rebours.


Kasatchok !

Boris et Igor, satellisés dans la station Mir, croient avoir entendu un lointain jappement. La constellation du chien ? Peut-être. Ou le fantôme de Laïka qui erre dans l’espace, quémandant aux cosmonautes de passage l’esprit d’un os ou le spectre d’une caresse sur la tête. Boris et Igor, qui ont un grand cœur, ouvrent le SAS et lancent un vieux casque dans le vide interstellaire. C’est la meilleure balle qu’ils puissent trouver.


Kasatchok !

Kachtcheï l’Immortel a dans sa collection deux nouvelles pièces. Boris, en granit rose, belle posture, expression un peu figée, et Igor, marbre de carrare, saisi à un moment opportun, un rictus d’étonnement se mêlant à une pincée d’appréhension sur son visage pétrifié. C’est parfait. D’autant plus que l’un comme l’autre ont un bras tendu, ce qui fera un excellent perchoir pour ce piaf d’or et de flammes qui passe le plus clair de son temps à larguer des fientes sur ses filles, toutes de satin et de brocart vêtues, ce qui lui coûte une blinde en service lavandières. Puis ça fera de la compagnie au petit Ivan, toujours en mode statue à baver devant princesses et pommes d’or. Y a de la matière, c’est indiscutable, se dit Kachtcheï l’Immortel. Un bon auteur en aurait fait un merveilleux conte. Aujourd’hui, on va se satisfaire d’une micronouvelle.


Kasatchok !

Allez, viens Boris, ce soir on oublie tous nos soucis. Une bonne bouteille de vodka et quelques filles faciles.
Oui, Igor, un peu de petite eau pour réchauffer notre cœur engourdi par l’hiver sibérien. Et pour s’assurer que la fonction crée toujours l’organe, un peu d’Oural sexe.


Kasatchok !

Boris est heureux d’annoncer qu’il a décroché un rôle dans le prochain film d’Eisenstein. Igor, moqueur, lui demande s’il va jouer le landau qui dévale les escaliers d’Odessa. Ce qui n’est pas très drôle, vu que la grande cicatrice qui barre le front de Boris, c’est une séquelle de son accident de poussette lorsqu’il était petit moujik dans la lointaine Yakoutie. Il est aussi un peu jaloux. Il devait jouer Von Balk, grand-maître des chevaliers teutoniques, dans Alexandre Nevsky. Mais son plan est tombé à l’eau.


Kasatchok !

Boris et Igor font du stop dans la taïga. S’arrête une maison montée sur pattes de poulet. La porte s’ouvre. Boris hésite, Igor hésite. Une vieille, au visage ravagé par la lèpre, la peste bubonique et le botox, penche la tête. Bon, vous montez les moujiks ? Boris et Igor montent. À l’intérieur, ça sent le cadavre et la viande rôtie. Des formes hystériques s’agitent un instant dans l’immense four puis s’apaisent. Malgré le grincement permanent du bois et la vaisselle qui carillonne à chaque cahot, on croirait entendre quelques gémissements provenant d’une autre pièce. La vieille toute de loques puantes vêtue, les cheveux de serpents de graisse et le sourire de bave de sangsue, leur sert du thé. Qui se trouve être excellent. Faut pas s’arrêter aux apparences, dit-elle. Je suis une femme très bien, je sais recevoir. Quelques heures plus tard, ils arrivent aux abords de Iakoutsk. Boris et Igor remercient la babouchka et descendent. Si vous savez pas quoi faire de vos mômes pour les vacances, je fais aussi centre aéré. Boris et Igor hochent de la tête. Ils y penseront.


Kasatchok !

Boris berce contre sa poitrine une petite flaque d’eau qu’il a recueillie dans le creux de ses mains.
— Tu l’aimais ? demande Igor.
— Trop. J’ai voulu réchauffer son cœur. Je n’aurais jamais dû la serrer si fort contre moi.
— Vous étiez destinés à vivre l’un près de l’autre.
— Tu crois ça, Igor ?
— Je le sais. Laisse-la maintenant. Elle te reviendra quand le moment sera bon.
Boris écarte les mains. Un maigre filet d’une eau cristalline file jusqu’au sol printanier. Puis il se coiffe de la couronne de lys qui vient d’éclore. Le moment est toujours bon quand il s’agit d’aimer.


Kasatchok !

Boris croise Raspoutine en allant chercher un samovar pour la tsarine. Le moine titube, grognant dans sa barbe grasse, ses yeux hallucinés roulant dans leur orbite. Encore ses excès de boisson, marmonne Igor en détournant le regard. Il a dû passer la journée à forniquer avec des dames de la haute, comme toujours. C’est de la sauce tomate qu’il a sur le corps et au milieu du front, s’interroge Boris, alors que le mystique libertin s’affale de tout son long sur le tapis du Daghestan. L’enculé, il va tout tacher le mobilier de la tsarine. Viens Igor, on le roule dans les rideaux et on le jette dans la Neva. Ça va le dégriser, ce gros con.


Kasatchok !

Boris et Igor, à bord de leur capsule Voskhod, s’en vont tranquillement vers Vénus.
— C’est long, le voyage, dit Igor. On aurait mieux fait d’aller sur Mars.
— Voyons, répond Boris. Mars nous est déjà acquise.
— Ah ?
— Mars la rouge… Tu peux suivre un peu, s’il te plaît.
— Ah, bien sûr, où avais-je la tête. C’est pour ça le vaisseau cargo avec des millions de tonnes de peinture rouge qu’on tire derrière nous ?
— Affirmatif, camarade. Et aussi les deux pinceaux dans la boîte à gants.


Kasatchok !

Polygone de Semipalatinsk. Boris, qui bosse ici depuis cinq ans, brille. Par son engagement, son abnégation devant le travail, l’énergie qu’il dépense pour  construire le monde nouveau. Tu brilles aussi la nuit, lui dit Igor. Vert fluo. Boris hausse les épaules, et se ressert une rasade de vodka avec une de ses huit mains.


Kasatchok !

Aujourd’hui, Boris s’est levé de bonne humeur. Le ciel gris de la Kolyma est dégagé, pour une fois, et une certaine atmosphère de jovialité plane sur le goulag. Igor a déjà sa pioche sur l’épaule, prêt à partir extraire l’or qu’il doit quotidiennement extraire. Même s’il se demande bien à quoi ça sert d’extraire de l’or. C’est pas un peu symbolique de la richesse aristocratique tout ça ? Il ne voudrait pas une nouvelle fois être confondu avec un ennemi du peuple. Et en reprendre pour trente ans. Mais Boris le rassure. L’or, on s’en fout. C’est creuser qui importe. C’est comme ça que l’on devient un homme nouveau. Et si on sort une tonne ce matin de la mine, on pourra peut-être faire du patin à glace sur notre cul sur le fleuve gelé. Cool ! s’écrie Boris. Vive les Grandes Purges !


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